1 - Le flambeau de la torture
2
- On peut cependant prophétiser…
3
- Les nez en l'air et les nez au vent
4
- La promotion du nez
5
- Les maladresses de l'oreille et du nez
6
- L'odeur de sainteté de la torture
7
- L'odeur des domestiques, l'instinct populaire et le génie
littéraire
8 - Le cerveau olfactif de l'humanité
9
- Le pif de l'Amérique
10
- Le sort actuel de l'anthropologie olfactive
11
- Remontons le cours du fleuve
12
- Les tortures en Irak et l'anthropologie religieuse
13
- La problématique anthropologique de l'espèce bicéphale
14
- L'anthropologie du prodige eucharistique
15
- L'anthropologie du judaïsme et celle de l'Islam
16
- La culture américaine et la théologie de la torture
17
- Le Christ de la torture
18
- La célébration messianique du 6 juin 2004
1
- Le flambeau de la torture 
Au jeu des échecs, le perdant ne va pas jusqu'à l'humiliation
de l'échec et mat : il abandonne la partie sitôt qu'il aperçoit
la fatalité de son issue. Cette éthique du noble jeu est d'origine
guerrière: autrefois, le gentilhomme qui reconnaissait la victoire
de l'assiégeant d'une forteresse faisait " battre la chamade
" et son vainqueur lui faisait une haie d'honneur s'il s'était
courageusement défendu. La politique obéit encore quelquefois
au protocole de la reddition glorieuse. Le candidat à la présidence
des États-Unis n'attend pas la proclamation sans appel des résultats
du scrutin populaire pour féliciter son heureux rival. Je ne suis
pas convaincu qu'une Amérique qui aura fait torturer ses prisonniers
et les aura fait enduire d'excréments se conduira en Saint Cyrien
à la face du monde quand elle sera contrainte de retirer ses troupes
de la forteresse irakienne sous les huées de toutes les nations.
Je
pense que la victoire des armes est toujours amère. Le fer de
la logique est fragile. J'ai soutenu, contre Kagan, que l'acier
des épées a bénéficié d'une trempe nouvelle dans l'aristocratie
moderne du duel. J'ai défendu sur ce site, et cela dès le 14 septembre
2001, la thèse selon laquelle le sang bleu des États a réhabilité
des forces morales désormais soutenues par l'ubiquité de l'image
télévisée. Mais je n'avais prévu ni que le petit écran ne fonctionnerait
à l'échelle d'une éthique internationale que pour avoir diffusé
des photos prises en cachette par des tortionnaires souriants
et soucieux seulement d'enrichir l'album de famille des démocraties,
ni que la barbarie plus dévastatrice que toutes les armes de guerre
serait le spectacle des prisons du mépris sécrété par la statue
de la Liberté , ni que l'Amérique messianique coulerait l'humiliation
de l'ennemi dans le moule d'un gigantisme de la bassesse qu'aucun
empire n'avait encore imaginée. Badigeonner de matière fécale
les corps entièrement dénudés des Irakiens coupables de s'insurger
contre l'occupation de leur pays par les armées d'une " démocratie
du salut du monde " n'illumine pas le ciel de New-York.
C'était un prodige de civilisation de substituer l'art de croiser
le fer à l'instinct des animaux qui détectent l'ennemi à son odeur.
Remplacer l'éclat de l'acier par la puanteur de l'adversaire,
effacer la brillance du glaive et la netteté du tranchant par
la pestilence qui rend nauséabond le vaincu, c'est plonger l'humanité
au plus profond de la zoologie, tellement notre espèce est sortie
de la bestialité pour avoir quitté le royaume prédominant de l'olfaction.
Et pourtant, toute grande civilisation repose sur l'éducation
des narines. Les sacrifices anciens ont été vaincus quand ils
ont commencé de répandre une mauvaise odeur ; la chair et le sang
du Christ sur les autels a commencé de sentir l'assassinat au
XVIe siècle. Mais il fallait les narines de l'intelligence pour
en détecter les relents. L'Amérique répand désormais une odeur
à soulever le cœur des souris et des rats , parce que l'on ne
pouvait rien imaginer de plus suffoquant que de symboliser l'odeur
d'une civilisation par celle des latrines.
Je
me trouve donc tout confus et contrit : les ducs et les princes
de l'axe de la torture me ridiculisent de m'être expliqué sur
la mutation de la problématique nobiliaire des rapports entre
la force et la justice qui résulte du débarquement du royaume
de l'image dans la guerre entre la barbarie et la civilisation.
Je vais essayer de faire le point de l'évolution que connaîtra
la roture pascalienne et sa dialectique au cours des prochains
mois. Pour cela, je dois tenter de faire entrer dans le champ
de l'odorat de la philosophie le diagnostic de l'anthropologue
et son pronostic sur le développement de la maladie . Assisterons-nous
à des récessions ou à des métastases accélérées de la pestilence?
L'histoire prospective de l'odeur des civilisations fait seulement
ses premiers pas.
2
- On peut cependant prophétiser… 
On
peut cependant prophétiser qu'au cours du mois de juin déjà, on
commencera d'assister à de timides tentatives des révisions des
parfumages de l'histoire du monde dont les effluves enveloppaient
la lecture officielle du destin de toutes les nations de la terre
depuis 1945. Au cours du mois de mai 2004, Condoleezza Rice s'était
encore exercée à déclarer, face à un monde aux yeux déjà partiellement
dessillés, qu'en 1944 l'Amérique n'avait pas attendu de se trouver
attaquée pour " traverser l'Océan " à seule fin de "
délivrer la France ". L'Europe devait se souvenir de son odeur
à l'heure où le blason de l'Amérique subissait des ternissures
en Irak. Mais on commencera de flairer , ici ou là , des vérités
qui deviendront criantes et identifiables si on les donne à respirer
aux Pascal et aux Kant de demain. Les nez à venir détecteront
bien davantage que des rumeurs et des murmures d'odeurs. On rappellera
que l'Amérique a attendu d'être attaquée sur son sol par l'aviation
japonaise à Pearl Harbour pour se mobiliser contre l' " axe
du mal " de l'époque - l'alliance de Tokyo avec Berlin et
Rome, qu'on appelait le " pacte d'acier ". On se souviendra
qu'après la victoire d'une coalition de tous les parfums de la
liberté, de la justice et du droit sur cette terre. F. D. Roosevelt
voulait imposer à la France l'odeur d'une nation-potiche dont
le gouvernement se trouverait entre les mains de l'occupant américain:
les billets de la monnaie d'occupation étaient déjà
prêts . Si de Gaulle ne l'avait pas emporté sur Giraud,
Roosevelt aurait parfaitement réussi cette opération.
Le 28 mai 1946 , Léon Blum, à peine libéré de la puanteur des
geôles nazies et qui fleurera bon l'innocence de la servitude
des Présidents du Conseil de la IVe République, se verra contraint
par l'odeur martiale du nouvel occupant de signer avec un certain
John Byrnes un accord au parfum de défaite de la France : les
films gaulois seront interdits d'exploitation pendant deux mois
sur trois sur le territoire national. Pourquoi cela, sinon parce
que, deux ans après la libération, l'odeur de Vichy s'était attachée
à la terre et que le cinéma américain était chargé d'en dissiper
les effluves. Les essences qui entraient dans la composition de
la nouvelle servitude du pays n'incommodent que les narines de
quelques juristes. Mais à partir de ce mois de juin 2004, une
pléiade d'historiens retrouveront, flottante dans l'atmosphère,
la mémoire de la France américanisée et ils récriront l'histoire
de la IVe République à la lumière de documents malodorants et
soustraits à tous les nez depuis soixante ans.
3 - Les nez en l'air
et les nez au vent 
Pourquoi
évoquer le nez en l'air ou le nez au vent des historiens? Et puis,
me dira-t-on, si toute l'histoire se laisse mettre en flacons
dans un magasin de parfums, que deviennent les autres sens ? Il
doit exister des relations subtiles entre l'appendice nasal de
Clio et ses oreilles. Quant à la vue, au goût et au toucher, je
serais fort étonné qu'ils fussent étrangers au spectacle dont
la Muse se régale. Voyez comme la musique a scellé alliance avec
le musée, donc l'ouïe avec l'écriture ! On a beau prétendre que
l'amusement est étranger au ballet des muses sous prétexte que
ce vocable renvoie au museau, l'odeur de l'histoire muselée n'en
rappelle pas moins que l'odeur est toujours la première à courir
au rendez-vous avec le temps des nations. Observons donc le museau
que les pestilences de la torture donnent aux empires et enregistrons
la rapidité ou la lenteur de propagation des odeurs de l'histoire.
Pourquoi la puanteur des accords de 1946 entre Léon Blum et John
Byrnes a-t-elle rampé pendant cinquante huit ans avant de venir
taquiner les narines d'une Europe devenue anosmique ?
Car
il a fallu attendre le mois de mai 2004 pour que vingt-cinq nez
de ministres de la culture du Vieux Monde flairent l'odeur de
ce désastre culturel et découvrent que quatre vingt dix pour cent
du marché cinématographique de notre continent se trouvent toujours
aux mains des parfumeurs d'outre Atlantique. C'est que les malodorances
de l'histoire ont beau faire un immense puzzle , les pièces de
ce puzzle ont rendez-vous avec des constellations et des nébuleuses
d'odeurs qui centralisent et focalisant les pestilences de la
servitude. Sans les miasmes de la pourriture de l'histoire que
les tortures en Irak ont répandues dans tout l'univers, jamais
la contamination de la culture européenne par l'odeur du cinéma
américain n'aurait redonné au nez insensible de l'Europe la capacité
de renifler l'odeur des images , tellement les cinq sens d'une
civilisation communiquent étroitement entre eux .
C'est
parce que la vue est intéressé à l'oreille et au museau de l'histoire
que les historiens au nez en l'air vont acquérir une finesse d'ouïe
soudaine et incroyable de respirer à pleins poumons l'odeur de
la démocratie excrémentielle. Leurs travaux alerteront les mémoires
sur les dispositions du plan Morgentau, qui prévoyait, en 1945,
la désinfection industrielle totale de l'Allemagne et sa réduction
à l'odeur d'un pays agricole. L'entreprise de désodorisation du
plan Marshall se trouvera suspendue: on se souviendra qu'il n'a
été lancé que pour noyer dans les parfums du capitalisme l'expansion
carnassière de la Russie de Staline, qui rêvait de lancer les
contre-odeurs du paradis soviétique à l'assaut de l'Eden américain.
On verra naître une science des parfums de l'histoire. On découvrira
les recettes qui donnent sa voix, sa saveur, ses yeux, son toucher
et ses oreilles à l'ignorance et à l'inexpérience de l'Amérique.
En vérité, l'odeur de la matière fécale dont les prisonniers irakiens
dénudés ont été enduits et le spectacle de leur terreur face à
des molosses hurlants va provoquer un bouleversement de toute
la méthode historique patiemment élaborée depuis les Thucydide
et les Tacite ; car cette méthode n'était pas encore articulée
avec le bon usage des cinq sens de Clio. La plongée de l'espèce
humaine dans les arcanes de la démocratie séraphico-excrémentielle
ressourcera les sciences humaines dans la quête d'une transanimalité
appelée à enfanter des historiens polyolfactifs, polyauditifs,
polyoculaires, polyphages et polytactiles, tellement la science
de la mémoire de notre espèce paraîtra être demeurée une grande
infirme, faute de rétine , de tympan, de cordes vocales, de langues
et de mains. Mais le plus extraordinaire dans cette révolution
de la méthode sera la promotion du nez au premier rang des instruments
d'investigation de la science historique. Tout se passera comme
si les quatre autres sens ne parvenaient plus à nourrir l'intelligence
qu'après leur passage par l'ascèse de l'olfaction. Les retrouvailles
de l'humanité avec le génie originel du nez éclaireront le mystère
du système olfactif des animaux, qui exige que l'on ne vende les
chiens de race qu'après leur avoir donné leur futur maître à renifler
, tellement leur museau est le baromètre de leur éthique.
4
- La promotion du nez 
Les
historiens dont j'ai salué tour à tour le nez en l'air et le nez
au vent percevront l'odeur de l'histoire avec les narines des
Cervantès, des Swift, des Tacite. Quand Clio flairera les effluves
du genre humain à l'école des hommes de génie de tous les peuples
et de tous les siècles, la souveraineté du nez de l'esprit présidera
à jamais le tribunal de l'histoire. Alors un grand secret sera
révélé à la magistrature suprême du nez : nous saurons enfin pourquoi,
six décennies après le débarquement du 6 juin 1944, l'Europe se
trouvait encore entièrement occupée par de puissantes garnisons
étrangères.
C'est que l'ordre donné aux forces américaines par le général
de Gaulle d'évacuer leurs forteresses en France avait si bien
alerté les narines du nouvel occupant qu'il s'était hâté de conclure
avec l'Espagne, l'Italie, l'Allemagne, la Hollande, la Belgique,
le Danemark, la Norvège des traités fleurant bon l'occupation
perpétuelle et qui interdisaient à ces nations de sentir leur
propre odeur. Mais ce joug interdisait également à toute l'Europe
des contes d'Andersen d'ouvrir les yeux et les oreilles sur son
sort. Le Vieux Continent ne disposait plus du pouvoir de donner
à ses armées l'odeur de son propre commandement. Quelle était
la fiole enchantée du général américain qui commandait l'Otan
et auquel un secrétaire général européen désigné par la puissance
occupante servait de porte-parfum ?
La parfumerie de l'esclavage connaît une grande diversité de ses
produits. Cette année, l'anthropologie scientifique fera une expérience
nasale dont la portée se révèlera considérable sur le plan de
l'élaboration théorique d'une véritable connaissance des odeurs
de la servitude: nous saurons, à un micron près, quelle est l'épaisseur
de la cire à mettre dans les oreilles d'Ulysse afin de protéger
la surdité d'une civilisation. Alors l'Europe entière devra se
résigner à découvrir les relations subtiles entre l'ouïe et l'odorat
de l'histoire ou légitimer la fécalisation de la conscience universelle
par la torture et l'occupation des vingt cinq millions d'habitants
que compte aujourd'hui la patrie la plus antique de notre mémoire,
celle dont les noms de ses fleuves suffisent à apporter les parfums
de nos mille et une nuits. La science olfactive de l'histoire
universelle deviendra expérimentale quand elle ouvrira nos oreilles
à la voix de la politique qui proclame: " Nous pratiquons la
politique qui répond à notre force et à notre taille. "
[Madeleine
Albright, voir, La responsabilité des intellectuels européens
face au nouvel imperium , Paru dans la Revue politique
et parlementaire, nov.déc. 1997 ]
L'année 2004 sera celle de la naissance d'une anthropologie de
terrain, capable de servir d'appareil auditif aux historiens les
plus durs d'oreille.
Puis
dès les mois de juillet et d'août, nous assisterons à une accélération
soudaine de la réflexion des historiens sur l'odeur de la science
historique elle-même. Car Clio aura déjà si considérablement affiné
son ouïe qu'elle se rendra à marches forces vers les empires de
l'odorat qui lui permettront de se poser la question centrale,
celle de la légitimité de l'installation ultra rapide de l'empire
américain sur le vaste territoire de la zoologie politique. Certes,
l'organe de la vue ne sera pas étranger à la conquête de cette
synthèse méthodologique, puisque tous les sens de Clio se mettront
de la partie ; mais qui ne voit que l'odeur d'une civilisation
de l'humiliation et de la torture exige l'audition , au double
sens de l'art d'entendre en esprit et d'entendre avec le secours
des membranes que les anatomistes appellent des tympans, les cris
des victimes terrorisées par des chiens que la puanteur des fèces
aura enragés. Mais chacun verra , entendra, sentira que, des trois
organes, le nasal , l'auditif et l'ophtalmique, ce dernier demeure
le moins concerné, tellement la connaissance expérimentale de
la respiration de l'histoire concerne bien davantage l'alliance
entre l'odorat et le son que le regard.
5
- Les maladresses de l'oreille et du nez 
J'appelle
le lecteur de bonne foi à le vérifier sur l'heure au seul spectacle
de l'atrophie de la capacité d'introspection des Européens. Cette
maladie de leurs yeux demeure de peu de portée si on la compare
aux ravages de la sclérose de leur organe nasal et de la partie
de leur oreille qu'on appelle le colimaçon. Car deux nosologies
parallèles sont la véritable source de ce qu'il est convenu d'appeler
la cécité politique, laquelle ne résulte nullement d'un décollement
de leur rétine, mais exclusivement de l'atrophie de leur oreille
et du rapetissement de leur nez ; car depuis soixante ans, c'est
la puanteur et le tohu bohu de l'évangélisation politique du débarquement
du 6 juin 1944 que leur oreille bouchée et leur capacité olfactive
amoindrie ou éteinte empêche de percevoir. Il faudra donc tenter
de préciser le degré de conscience olfactive et auditive de soi
qui donne son épaisseur à l'ignorance des acteurs et des metteurs
en scène de la démission du continent européen sur la scène internationale.
Au reste, si l'on entend prendre la mesure du peu d'intérêt que
présente, pour l'olfactologie historique de demain, le souci de
faire concourir le globe oculaire à la connaissance scientifique
de l'encéphale de Clio, il n'est que d'observer la cécité de ceux,
parmi les écrivains de l'hexagone qui se sont engagés corps et
âme aux côtés de la bannière étoilée ; car le spectacle entier
de l'expansion d'un empire à l'échelle du globe passe inaperçu
à leurs yeux.
De nombreux exemples illustrent ce prodige. C'est ainsi que Jean-Français
Revel - élu à l'Académie française pour avoir signé, il y a un
demi siècle, un essai sarcastique sur "Le style du Général
" - se montre sévère à l'égard des Européens, qu'il juge fort
coupables, non pas de lâcher les rênes du Titan et de le laisser
étendre son règne sur le monde par la force des armes, mais de
ne pas prêter suffisamment main forte à son expansion, ce qui
présenterait, dit cet auteur, l'inconvénient regrettable de le
conduire à commettre des maladresses stratégiques susceptibles
de retarder quelque peu l'avènement bienheureux de son règne .
Dans le même esprit, Robert Redeker écrit que l'empire américain
est " incapable à lui seul de comprendre la situation, ainsi
que la culture irakienne ".
On voit, à ces seuls exemples, combien l'odorat et l'ouïe sont
des organes intellectuels et combien ils l'emportent sur la vue,
tellement les intellectuels français frappés de cécité ont pourtant
des yeux de chair grands ouverts ; c'est qu'ils ne disposent ni
d'un organe olfactif branché sur leur cerveau, ni d'oreilles cérébrales,
de sorte qu'ils sont condamnés à nourrir leur savoir et leur mémoire
de torrents de renseignements qui lassent l'attention de la raison
et n'apportent rien de nouveau à l'observation intelligente. En
revanche, à peine les successeurs de Darwin et de Freud ont-ils
fait quelques progrès dans l'examen olfactif du cerveau simiohumain
que l'empire américain a semblé courir à leur secours et leur
fournir une manne de renseignements tellement heuristiques que
la simianthropologie se demande quelquefois si elle ne ferait
pas l'objet d'une bienveillance particulière de la Providence,
tellement le matériau olfactif qu'elle recueille lui facilite
hautement l'observation de l'encéphale anosmique et sourd des
intellectuels français.
6 - L'odeur de sainteté de la torture 
Pour l'anthropologie sensible à l'odeur des encéphales, l'énigme
à résoudre est tout entière dans une question benoîte et bête
comme chou, laquelle pourrait se formuler en ces termes: " Comment
se fait-il que l'empire américain répande un parfum si suave que
tant d'intellectuels français se constituent en phalanges bien
décidées à glorifier son odeur." Et pourtant, un Guy Sorman
souligne avec une entière lucidité que " les Américains font
la troisième guerre mondiale " et qu'à la lumière d'une aussi
sainte motivation, " les tortures ne constituent qu'un simple
épisode dans une stratégie cohérente. La notion d'évolution morale
face à l'ennemi ne s'applique pas à la guerre ".
Encore une fois, seule une science historique fondée sur une anthropologie
capable de reconnaître à l'odorat et à l'oreille les ingrédients
psychobiologiques d'un empire capable de messianiser la torture
et d'évangéliser la fécalisation de l'ennemi pourra observer que
les croisades des chrétiens ont fait des dizaines de milliers
de morts , parce que le triomphe final du dieu reléguait les carnages
auxquels ses fidèles se livraient au rang d'incidents de parcours
regrettables , mais mineurs et, du reste, indispensables à l'accomplissement
du plan divin et au triomphe final de la Vérité. Ce type de puanteur
est de type eschatologique. Il a été recopié par le marxisme,
dont on se souvient qu'il fut non moins messianique que l'empire
fécal de la torture qui élève l'Amérique dans le royaume des anges
de la démocratie entre le Tigre et l'Euphrate. On voit que, sans
une spectrographie cervantesque , swiftienne, shakespearienne,
moliéresque et pantagruélique du fonctionnement proprement théologique
de tout encéphale en odeur de sainteté, il n'y a pas d'intelligibilité
scientifique possible de l'histoire simiohumaine et que, des cinq
sens de Clio, le nez et l'oreille sont seuls appropriés pour fournir
au cerveau les documents en mesure de rendre intelligible les
documents seulement oculaires.
Que
le talentueux romancier Pascal Bruckner n'ait ni la vocation d'un
connaisseur machiavélien des relations internationales, ni celle
d'un spécialiste chevronné des arcanes du droit public, ni d'un
historien à l'œil perçant, mais seulement celle d'un gentil pasteur
de la politique évangélisatrice qui rend civiques les professeurs
de philosophie de la République, voilà qui ne pose pas le problème
de la sainteté de la torture. Il est d'une naïveté catéchétique
de regretter l'échec de l'Amérique à " assurer une oasis de
démocratie dans un environnement totalitaire " et à " rendre
le monde plus sûr ". L'éducation nationale croit avoir besoin
d'enfants de chœur habillés en adultes de la politique pour former
la jeunesse à l'école d'une édulcoration de l'histoire; mais l'échec
de cette pédagogie n'est compréhensible qu'à la lumière de la
pauvreté de l'anthropologie qui sous-tend une science historique
enfermée dans le temple de la démocratie.
7 - L'odeur des domestiques, l'instinct
populaire et le génie littéraire 
Les gens simples ne sont pas aussi candides que pourrait le faire
croire leur moulage obligatoire par les principes de 1789 : le
peuple sait fort bien que la politique du monde ne se trouve pas
entre les mains des crucifiés sur la sainte croix des idéalités
de la démocratie. Quand un Bernard Kouchner rappelle qu'il a dénoncé
les " erreurs politiques " des États-Unis , mais que "l'immense
majorité des Irakiens sont heureux qu'on les ait débarrassés de
Saddam Hussein ", nul ne soutiendra la thèse de l'ineffable
candeur du canoniste de la guerre d'ingérence.
Or,
rien de ce que le peuple sent de la domesticité de ses intellectuels
ne ressortit à la vue. Voit-on la courbure de leur échine? Leurs
vêtements sont-ils d'une coupe particulière? Nullement ; en revanche,
ils répandent une odeur connue du peuple de France depuis des
siècles, celle de la livrée. Remarquez la merveilleuse rencontre
de la voix et du nez qui fait sentir aux gens simples l'odeur
de la servitude que répand la jactance. Les intellectuels asservis
à une puissance étrangère ont beau parler haut et se dresser droit
sur leurs ergots, leur prestance cravatée ne trompe pas la " France
d'en bas ", tellement l'odeur de l'esclave est d'origine animale
: le peuple l'a apprise à l'école des bêtes dont il caresse l'encolure
et auxquelles il fournit leur nourriture. Il sait que le maître
peut se montrer bienveillant ; il remarque également que beaucoup
de domestiques demandent seulement de se voir bien traités et
parfois écoutés , mais que l'égalité est exclue par définition
entre les maîtres et les domestiques .
Le peuple est armé d'un flair tellement infaillible qu'il lirait
comme des conseils aux domestiques ces lignes de Kagan : " Pour
tempérer l'accusation d'arrogance des Européens, il faut même
aller jusqu'à leur accorder un droit de regard sur l'usage que
l'Amérique fera de sa puissance, à condition, naturellement, que
ce droit s'accorde avec mesure ". Par l'effet d'un accord
instructif de l'oreille avec le nez, le peuple demanderait : "
Ce Kagan est-il français ? " Messieurs les intellectuels en livrée,
vous n'imaginez pas comme le peuple de France se pince les narines
sur votre passage !
Mais
comment se fait-il que les plus grands écrivains se montrent non
seulement de profonds visionnaires de la politique, mais que tout
leur génie réside précisément dans la profondeur de leur esprit
politique ? Quel est le secret de l'alliance de la plus haute
littérature avec l'intelligence politique chez Tacite, Swift,
Shakespeare, Cervantès, le Molière du Tartuffe, le Tolstoï de
La guerre et la paix ? Si l'infirmité de la plume est toujours
l'expression de l'infirmité de la raison politique , c'est que
le génie littéraire flaire l'odeur des âmes serves et des âmes
fières et qu'il écoute la voix de l'histoire des maîtres et des
domestiques.
C'est
pourquoi un Carlos Fuentes , grand écrivain et diplomate de haut
vol souligne que la politique mondiale a un nez et que ce nez
distingue l'odeur des tyrans qui sentent dangereusement le pétrole
de ceux que leur éloignement des puits préserve des effluves mortels
de l'or noir. Le maître n'entend domestiquer que les despotes
dont les crimes se nourrissent d'un pactole sur lequel il entend
mettre la main : " Une fois le prétexte des armes de destruction
massive éventé, on en a inventé un second : renverser l'infâme
Saddam Hussein , créature à la Frankenstein des États-Unis eux-mêmes.
Mais pourquoi Saddam et non un autre parmi les douzaines de tyrans
grands et petits de notre monde : Mugabe au Zimbabwe, la junte
militaire birmane , les despote coréen Kim Jong-Il , le brutal
Khadafi, spécialiste dans l'art d'abattre des avions civils remplis
de passagers et enfant chéri de Washington aujourd'hui comme Saddam
Hussein l'était hier ? Il s'agit d'une pétroguerre où les appétits
stratégiques ont primé sur toute autre considération."
8 - Le cerveau olfactif
de l'humanité 
Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, un empire
rêve de régner sur le monde entier avec les armes d'une théologie
du salut, donc d'une forme de l'omnipotence repérable à la sainteté
de son odeur. Si le christianisme était parvenu à assujettir la
terre à son parfum, ce serait aux formes inquisitoriales de la
surpuissance politique qu'il se serait exercé. C'est pourquoi
les tortures en Irak sont d'inspiration messianique; elles expriment
une catéchèse internationale de la délivrance du péché originel
par l'annonciation et la médiation des idéalités de la démocratie.
Aussi
longtemps que la méthode historique ne disposera que des narines
animales capables de détecter l'odeur des champs pétrolifères
, comment Clio acquerrait-elle le cerveau olfactif capable de
flairer l'animal politique le plus extraordinaire que l'humanité
ait inventé et qu'on appelle une théologie ? Cet animal mi-céleste,
mi-terrestre est-il un domestique-né ou bien peut-il s'élever
au rang d'un maître et asservir les États en retour? Quaestio
disputata . Le lecteur de ce site est familier de l'étude
des rencontres entre les deux royaumes d'une science de l'histoire
ambitieuse de capter des messages subtils du nez et de l'oreille
et de les envoyer au cerveau pour décodage, déchiffrage et décryptage.
On se tromperait donc de s'imaginer que la chambre d'enregistrement
des odeurs de l'histoire serait circonscrite au nez : en réalité,
il s'agit d'un puissant connecteur d'informations en provenance
de tous les sens, y compris de la saveur et du toucher. Les ingénieurs
de ce puissant organe central de l'intelligence humaine qu'est
le nez savent qu'il a commandé l'évolution du cerveau lui-même
: au cours des millénaires, notre encéphale n'a cessé de s'enrichir
des odeurs de toutes les disciplines de la connaissance . C'est
pourquoi, comme je l'ai déjà expliqué , percevoir l'odeur du génie
est la forme suprême de l'hyperintelligence olfactive.
Pour que le nez de Clio sente la puanteur d'un empire capable
de mettre la démocratie au service d'une politique de la rédemption
universelle par la torture, il faut sentir l'odeur de cet empire
au sein du Conseil de sécurité, auquel il a demandé de le soustraire
à toute enquête des juges du Tribunal pénal international chargé
de châtier les crimes de guerre. Mais comment se fait-il qu'il
puisse le demander au vu et au su du monde entier ? Le Conseil
de sécurité accède à sa demande et nous assistons au balcon et
sans murmurer à cette tragédie. Pour percevoir ces effluves ,
l'olfactologie historique en est aux balbutiements : l'organe
nasal de l'humanité est encore en cours de fabrication.
9
- Le pif de l'Amérique 
La
petitesse du pif du monde a été démontrée à nouveau et tout récemment
: il n'était encore jamais arrivé que la terre se crût sauvée
par un empire de la sainteté politique; il n'était encore jamais
arrivé que, pendant soixante ans, l'histoire du globe terrestre
ne fût qu'un remake hollywoodien de l'histoire sainte ; il n'était
encore jamais arrivé que, pendant plus de deux générations, les
enfants fussent éduqués dans toutes les écoles à saluer un empire
messianique changé en oracle de la justice, de la liberté et de
la vérité sur les cinq continents. Pour expliquer cette régression
de la raison, il faut sentir l'odeur d'une classe politique européenne
installée dans un Moyen Âge de la science historique et vassalisée
à la suite d'un tragique rapetissement de son appendice nasal.
Le pif capable de flairer les vêtements des esclaves couverts
de broderies d'or s'est atrophié depuis la chute de la monarchie.
Mais puisque l'Europe véritable sera celle de la connaissance
olfactive de l'encéphale de l'humanité, ce sera en spéléologues
de l'inconscient théologique qui commande l'animalité refoulée
des colosses qu'on appelle des empires que nous devrons enseigner
aux jeunes générations l'odeur excrémentielle des idéalités messianiques.
Une mythologie de l'Eden peut produire des charniers. L'anthropologie
moderne ne répondra à cette question que le jour où l'appareil
olfactif auquel notre espèce travaille depuis trois millions d'années
sera en mesure de capter l'alliance de Polyphème avec la torture.
Puisse
notre puanteur devenue suffocante sous le mince vernis de civilisation
et de culture de l'Amérique de Hollywood se changer en l'instrument
même d'une prodigieuse promotion intellectuelle et morale de l'infime
minorité des Américains qui se sont résolument insurgés contre
leur propre nation dans une tragédie des odeurs qui aura ébranlé
le monde de l'éthique et de la pensée jusque dans ses fondements.
Souvenons-nous de ce que le Président du Festival de Cannes, qui
a couronné de la palme d'or un film hostile à la guerre d'Irak
était un Américain. Peut-être savait-il qu'André Gide avait dit
il y a un demi siècle: "Le monde sera sauvé par quelques-uns.
"
10
- Le sort actuel de l'anthropologie olfactive 
Mais
il est également apparu à cette occasion que ni l'Europe, ni l'Amérique
ne disposent encore de l'anthropologie olfactive capable d'accéder
aux racines de l'animalité proprement théologique de la seule
espèce que le dédoublement de son encéphale entre le " ciel
" et l' " enfer " - entre l'ange et la bête de Pascal
- livre à un prodigieux appareillage de son auto innocentement.
Il faut savoir que toute la machinerie de l'auto-purification
est proprement cérébrale et qu'elle diffuse l'odeur de l'auto
blanchiment capable de chasser les miasmes de la torture . Le
ciel et l'enfer des chrétiens sont précisément construits sur
le modèle irakien, puisque l'humiliation sadique et éternelle
des damnés cuits à petit feu dans les rôtisseries du diable à
Bagdad fait avec l'odoriférance des ressuscités de Washington
un contraste aussi saisissant que dans la Divine comédie.
"
Là-bas, les détenus restent à genoux six heures, un bâillon
de tissu plein d'excréments serré sur la bouche pour les empêcher
de vomir; ils sont gavés d'eau avec un tuyau en plastique
ou portent deux lourdes caisses accrochées à un bâton sur
la nuque, quatre heures de torture, deux heures de repos,
quatre heures... des jours entiers. Quant à ceux qui arrivent
de la prison d'Al-Habbaniya, à 15 kilomètres après le pont
de Fallouja, ils racontent l'histoire d'Abou Samir, vieillard
suspendu trois jours par les bras à une porte, les épaules
luxées, et qui a fini par en mourir. "
Témoignage
recueilli par Jean-Paul Mari, Nouvel Observateur H ebdo
N° 2062 - 13/5/2004
Ou
encore :
"
Les véhicules se présentent toujours devant le même check
point et pénètrent dans une sorte de caserne réservée. Ce
sont des gens du renseignement américain ou des " Forces Delta
", celles qui font le bonheur des cinéastes en quête d'épopée
et de héros en acier trempé. Le problème est que, derrière
ces murs, des informations sérieuses indiquent que les " Delta
" interrogent leurs prisonniers avec des méthodes plutôt brutales.
Pas seulement comme sur les photos qui ont fait scandale.
La variante consiste à utiliser l'eau jusqu'à la suffocation,
la bonne vieille méthode de la " baignoire " pour ceux qui
connaissent. On plonge la tête du suspect sous l'eau, on attend
les dernières bulles, on le fait respirer, on l'interroge
et on recommence. À quand l'usage de la gégène ? Tout cela
se fait dans le plus grand secret : personne n'a le droit
d'aller titiller les " Delta ". Forcément, ce sont des soldats
d'élite. "
[Carnets
de Bagdad, Jean-Paul Mari, NOUVELOBS.COM | 28.05.04
]
Mais
il manquait encore à l'enfer de Dante l'invention la plus profonde
de l'animal séraphique , celle d'enduire d'excréments les damnés.
Toute la théologie chrétienne et musulmane chargée de symboliser
la dichotomie cérébrale d'une espèce scindée entre la damnation
et la félicité ignore le gigantesque empire des odeurs, parce
que la porte de ce royaume est celle de l'intelligence et parce
que la théologie sent confusément que si elle se donnait un vrai
nez, elle flairerait l'odeur du diable sous celle de Dieu et que
les surprises olfactives du sacré conduisent à classer les religions
à leur parfum. Aussi l'Amérique a-t-elle inventé la seule torture
capable de provoquer une secousse sismique dans l'anthropologie
scientifique , celle d'enduire les damnés d'excréments, afin que
la pensée découvre la puanteur propre à la bête schizoïde , celle
que son encéphale dichotomique divise entre son ciel et son enfer
. Il fallait descendre dans cet abîme-là de l'animalité humaine
pour découvrir l'odeur des théologies simiohumaines, mais aussi
pour se donner le nez capable de sentir la puanteur de Dieu qu'environnent
les effluves de la gigantesque chambre des tortures bouillonnante
sous ses pieds.
Une
science historique armée d'un nez capable de capter l'odeur de
l'Amérique à partir d'une connaissance anthropologique de l'odeur
de l'humanité elle-même enseignera en premier lieu à l' Europe
politique une nouvelle distanciation du regard sur la psychophysiologie
des empires . Que l'Amérique soit tombée tout entière entre les
mains d'une marionnette de sa théologie n'est qu'un accès de folie
passager de l'histoire de l'humanité. Ce genre d'accident restera
sans conséquence si l'Europe se contente de redécouvrir à cette
occasion les lois du monde que connaissent les Machiavel ou les
Talleyrand. Une science rudimentaire du politique suffit à préserver
l'Europe de tomber sous le charme d'un président des États-Unis
aux dents blanches et au sourire éclatant. Il n'est pas non plus
besoin d'une anthropologie politique armée d'un nez pour savoir
que l'empire américain tentera de reprendre son extension sitôt
tirée du bourbier irakien, tout simplement parce que la nécessité
de s'approvisionner en pétrole survivra à une humiliation militaire
même cuisante.
Mais pour que l'Europe s'arme de la volonté d'empêcher au besoin
par la force l'empire américain de prendre possession au canon
de tout le pourtour de la Méditerranée, il faut une science politique
armée d'un tout autre calibrage - celui d'une avance dans la connaissance
olfactive du genre humain. Si la Renaissance n'avait pas fait
bénéficier l'humanité d'un progrès proprement cérébral, les retrouvailles
des humanistes avec la littérature et avec la philosophie antiques
seraient demeurées stériles. Mais ils se sont armés d'une philologie
dont le nez était capable, pour la première fois, de flairer l'odeur
politique des mythes religieux . Faute de conquérir la capacité
olfactive qui nous fera accéder à la connaissance anthropologique
de notre histoire depuis le 6 juin 2004, nous ne découvrirons
jamais que nous portons la pleine responsabilité de notre destin
de vassaux de l'Amérique.
11
- Remontons le cours du fleuve 
Même
si le traité d'alliance entre Hitler et Staline n'avait pas poignardé
la France dans le dos, l'odeur faisandée de la République des
notables de 1939 et celle, plus sucrée , de l'Angleterre de Nevil
Chamberlain étaient incapables d'arrêter un fauve. Dès lors il
était bien évident qu'une Europe politiquement infirme paierait
fatalement pendant des décennies le prix le plus lourd pour sa
délivrance par une puissance étrangère, parce que l'histoire simiohumaine
marche à l'odeur et ne fait pas de cadeau sur le marché aux parfums
qu'on appelle l'histoire. Mais l'Europe ne sait pas encore que,
sur ce marché-là, l'Amérique lui fait acquitter une dette d'un
montant coté à la bourse des valeurs théologiques de sa démocratie.
La connaissance olfactive de l'histoire détecte les parfums évangéliques
de la politique. Inutile de les chercher dans Walt Disney : elles
se cachent dans Tacite, Thucydide ou Molière.
Que
dit une anthropologie critique dont la rationalité revendique
la connaissance olfactive d'une espèce vouée à mêler les parfums
du réel avec ceux des songes et à bâtir son identité confuse et
bancale sur des précipités oniriques? Cette discipline nouvelle
observe en premier lieu que les identités collectives sont composées
d'un mélange de deux odeurs, les premières se référant aux paramètres
territoriaux et climatiques des peuples et des nations, les secondes
à des théologies relativement adaptables à la diversité des lieux
et des époques.
Humons maintenant l'odeur du traumatisme hallucinant que la double
identité cérébrale de l'Europe a subi. D'un côté , les nations
les plus prestigieuses du Vieux Continent ne se reconnaissent
plus dans le parfum doucereux auquel leur statut subalterne les
condamne. Certes, la France a retrouvé les effluves de son indépendance
antérieure à 1939, mais le continent inodore auquel elle appartient
désormais a été placé sous tutelle et ses peuples se blottissent
depuis un demi siècle sous le sceptre d'un protecteur dont ils
viennent seulement de détecter la puanteur. Elles ont beau prétendre
conclure entre elles une alliance autour du cierge central de
la démocratie qui illumine le port de New-York, elles ne s'y emploient
que sous la bénédiction du souverain de la torture qui a réussi
à les empêcher de connaître l'odeur qu'elles ont prises sous un
sceptre étranger.
Il
en résulte un chambardement cataclysmique de l'empire olfactif
du monde. Les peuples de l'Europe ne savent plus comment s'auto
parfumer dans les effluves de la torture et les charniers de la
Liberté. L'identité de l'Europe est devenue inodore. Deux gouffres
la menacent . Si elle se miniaturise, afin de conserver sa fierté,
que vaut l'odeur d'une fleur isolée ? Mais si elle redresse la
tête, ils ne sont pas encore arrivés, les géants de l'intelligence
olfactive qui débarqueront dans l'antre du Polyphème de la Liberté
et qui lui crèveront son œil unique . A quel feu faut-il rougir
le pieu d'Ulysse?
12
- Les tortures en Irak et l'anthropologie religieuse 
L'ébranlement
politique que provoque la débâcle des parfums et des encensoirs
nationaux de l'Europe menace l'embryon même de l'identité qu'elle
s'était forgée au cours des siècles et qui se dissipe dans l'atmosphère
sous le souffle du monstre. Le Vieux Continent s'échine à conquérir
une identité reconnaissable dans le jardin sans odeur qu'il est
devenu à lui-même - et c'est à mi chemin de sa dissolution que
l'Amérique lui envoie les bouffées pestilentielles qui le privent
de l'Eden promis. Du coup, les langues, l'histoire et les religions
du Vieux Monde se révèlent bien incapables de relever le défi
du géant Polyphème. Voyez l'amputation nasale dont souffre l'Allemagne:
à peine Bismarck avait-il promu la germanité à un rang politique
mondial digne de la patrie de Goethe, de Kant et de Beethoven
qu'elle s'est trouvée terrassée par l'échec de son ambition d'empire
hâtif et dont la culture insuffisamment démilitarisée est encore
trop récente pour qu'elle parvienne à trouver son assise identitaire
et ses repères dans un univers marqué par l'empreinte quasi exclusive
de la civilisation gréco-romaine. Aussi sa langue se brise-t-elle
sous nos yeux dans un sabir franco-germanique qui conduit son
vocabulaire au naufrage de le rendre inutilisable à ses poètes.
Et voici que les miasmes en provenance de l'autre moitié de la
boîte osseuse de notre espèce - de l'hémisphère religieux d'un
animal semi onirique - sont ceux d'une Amérique messianisée à
l'école des pestilences de la torture. Ce séisme a brisé la vie
mythologique des scindés de naissance entre les rêves rédempteurs
qui les emportent dans les airs et la terre qui leur fait un noir
sépulcre. Depuis trois siècles, l'Europe sentait venir cette cassure.
La première, la France s'était conquis un encéphale guéri des
ivresses et des routines de l'autel. Une sobriété nouvelle ne
lui avait pas fait perdre la voix de ses poètes, parce que l'initiation
de son génie à la précision et à la limpidité de sa langue lui
avait fait découvrir des arcanes nouveaux du sonore : un Mallarmé
et un Valéry avaient conclu de nouvelles alliances entre l'intelligence
et le " creux toujours futur " que les royaumes de la lucidité
sont à eux-mêmes.
Mais
comment une Europe de la raison peut-elle s'y retrouver dans un
continent encore largement livré aux odeurs de ses théologies
et de ses sacerdoces, alors qu'il lui appartient désormais de
prendre sur ses fragiles épaules la charge de conduire la révolution
copernicienne de la connaissance du genre humain que nécessite
la débâcle de l'Amérique dans le naufrage de toute religion ?
L'Allemagne elle-même, devenue la consoeur des fils de Descartes
et de Voltaire, se réclame des cierges et des prodiges romains
à l'Ouest et de Luther à l'Est, tandis que la Hollande et les
pays nordiques se divisent entre les parfums des orthodoxies rivales
de Luther et de Calvin, les premiers mangeant toute crue la chair
adorante et buvant le sang tout frais de la victime du sacrifice
de la messe et les autres affrontant un autel désert. Homère souligne
que Polyphème était anthropophage : souvenons-nous qu'il s'est
fait les dents sur deux compagnons du navigateur. L'Europe de
la raison est condamnée à percer les secrets de l'anthropophagie
religieuse à l'école des damnés de l'Irak, qui lui rappellent
que le christianisme a remplacé le bouc, le bœuf ou la génisse
des sacrifices par le " plat divin " d'un homme torturé
à mort.
Quel
abîme non seulement entre l'Europe des révolutions de la pensée
rationnelle et l'Europe des cultes, mais entre les étals sanglants
entre lesquels le Vieux monde divise ses odeurs! Évoquant les
armées de toute l'Europe livrées à une mêlée acéphale dans la
" morne plaine " de Waterloo, Victor Hugo nous a donné
l'image d'une " eau qui bout dans une urne trop pleine".
Le suffrage universel est un Waterloo de l'intelligence s'il bout
dans un désert privé de toute conscience planétaire de destin
de l'encéphale humain. Le continent de l'universalité de la pensée
conquerra-t-il un regard nouveau de l'humanité sur elle-même?
Il y faut une autopsie du dieu des singes - celui vers le trône
duquel montent ensemble les effluves des damnés et ceux des torturés
de Bagdad. L'âge de la dissection des idoles a commencé entre
le Tigre et l'Euphrate dans l'odeur suffocante du Dieu de l'Amérique.
L'Europe devra prendre la tête de la civilisation du "Connais-toi",
alors même que les élites au timon des affaires sont encore aussi
éloignées de connaître l'odeur du genre humain que la théologie
de saint Thomas ignorait l'espèce réfléchie dans le miroir de
l' Éloge de la folie d'Érasme .
13 - La problématique
anthropologique de l'espèce bicéphale 
Si
la science politique transanimale que l'Europe attend ne captait
pas les deux odeurs que dégage l'encéphale simiohumain , celui
qui hante les encéphales attachés à la terre et celui qui commande
les théologies, la soixantième commémoration du 6 juin 1944 ne
fera que souligner combien l'Europe de l'intelligence ne dispose
pas encore des antennes olfactives du XXIe siècle. Esquissons
la problématique d'une science anthropologique des relations entre
ces deux mondes.
La fraction de l'encéphale humain qu'illustre la connaissance
et la mise en forme du monde réel et celle dont témoigne une boîte
osseuse peuplée de mondes imaginaires se rendent l'otage l'une
de l'autre selon des modes divers et instables. Nous appartenons
à une espèce bicéphale de nature et dont le psychisme se veut
à la fois socialisé et en proie à des désarrimages psychiques
sous les assauts du malheur. Nous tentons donc de porter remède
à notre déréliction cosmique l'aide de divers modèles de reconnection
de notre cerveau avec celui du groupe. Mais nos débranchements
et nos rebranchements successifs obéissent à des modèles du tragique
tellement mutants au gré des époques et des lieux que nous ne
maîtrisons ni les accidents de parcours, ni les métamorphoses
de nos songes.
Dans
la thérapeutique catholique de l'épouvante, les déconnectés cérébraux
se greffent à nouveaux frais sur l'odeur rassurante de la collectivité
par le moyen d'un paradigme dont le destin alterné symbolise leur
propre oscillation entre les ténèbres de la mort et leur retour
au jardin enchanté d'un " salut ": la figure d'un crucifié
ballotté du néant aux cieux illustre les pôles opposés du malheur
sans remède, puis du transport du sujet dans un royaume enchanté.
La créature émerge des ténèbres à s'identifier au sort misérable,
puis élévatoire du dieu promis à une sublimation éternelle de
son destin dans le ciel. L'extase exprime la sortie de la stase
terrestre.
Mais
cette effigie du largage, puis de la réintégration suprême du
croyant à son surmoi mythique ne répond pas aux capacités cérébrales
nouvelles des individus auxquels le cours des siècles a conféré
une supériorité intellectuelle significative face à leurs congénères.
Ce phénomène s'est produit plus ou moins massivement à diverses
époques du monde antique. La dernière remonte au XVIe siècle ,
quand les rites d'immersion des encéphales émergeants dans la
coulée commune ont paru ressortir à des procédés humiliants d'ensommeillement
de leur raison aux chrétiens " protestataires ". Ils se
sont donc donné un modèle de dieu d'une autre facture. Ont-ils
été efficacement préservés de la foi aveugle et compacte de leurs
congénères ? A quelle aune mesuraient-ils l'abaissement de l'encéphale
de leurs co-religionnaires? La victime tour à tour crucifiée et
glorifiée de l'autel est demeurée le paradigme d'une thérapeutique
du recours à l'anesthésie intellectuelle jugée tolérable. L'archétype
du rebranchement du fidèle sur le mythe demeurera un torturé à
mort dûment reconduit dans l'empyrée après son trépas ; mais le
dieu élira ses fidèles parmi les privilégiés que la supériorité
de leur boîte osseuse conduira à s'illustrer dans l'arène du salut
de l'univers par une intense activité religieuse. Le messianisme
les appellera, pensent-ils, à élever leurs semblables à leur propre
niveau cérébral.
14 - L'anthropologie
du prodige eucharistique
Mais
une espèce dont l'encéphale est appelé à se peser lui-même en
viendra fatalement à multiplier ses modèles de l'intelligence.
On verra se creuser des différences de plus en plus considérables
entre les capacité cérébrales qu'illustrera la diversité des théologies.
De plus, la connaissance anthropologique des formes que prendra
l'odorat religieux illustrera la fécondité de l'exploration olfactive
de l'intelligence humaine, et cela notamment dans l'observation
du degré de mélange entre le réel et le fantastique. L'étude des
diverses formes qu'a prises le miracle eucharistique dans l'encéphale
du christianisme révèle des modulations qualitatives de l'intelligence
simiohumaine dont la portée anthropologique se révèlera considérable.
J'ai déjà dit que le calviniste se livre à la panique de supprimer
la viande du sacrifice, tandis que le luthérien continue de voir
dans la victime mangée et bue sur l'autel du sacrifice la chair
et le sang du dieu.
[Catéchisme
de l'église romaine, Plon 1992 n° 1335, 1336, 1353, 1365,
1372, 1374, 1375, 1376, 1381, 1384, etc.]
L'examen anthropologique de ces deux encéphales n'appelle ni les
mêmes plateaux, ni les mêmes poids et mesures de la pesée psychobiologique
des semi évadés du monde animal.
15
- L'anthropologie du judaïsme et celle de l'Islam 
Quant
au connecteur mythique élaboré par Moïse , il est fondé sur l'élection
céleste, comme le protestantisme, mais le choix inaugural de ses
fidèles par le créateur de l'univers obéit à une modulation tribale:
il s'agit d'un contrat d'exclusivité entre le ciel et un peuple
particulier. En échange du paiement clairement énoncé du tribut
habituel d'obéissance et de vénération qui fonde tout État et
toute théologie, un destin politique glorieux sera garanti à une
nation. Celle-ci se verra séparée à jamais du surplus de l'humanité
par la supériorité relative de son encéphale. Ce type de sélection
répond à la fois à un modèle primitif et à une mutation évidente
de la boîte osseuse d'Israël, puisque ce peuple encore incapable
d'observer les idoles abstraites, à l'instar de toute l'humanité
actuelle, a rejeté les idoles de bois, de pierre ou de fer un
millénaire avant le reste des fuyards de la zoologie.
Mais
le modèle de suture entre la terre et le mythe mis en place à
cette occasion s'est montré à la fois plus solide et plus précaire
que les autres . Plus solide, parce que la jonction entre les
deux encéphales de l'espèce schizoïde paraissait désormais scellée
par un pacte dont le succès se voulait nécessairement vérifiable
à l'école de l'expérience de l'histoire, comme il a été démontré
par la réussite provisoire de la sortie d'Égypte et par la conquête
passagère du pays de Canaan ; plus précaire aussi, parce que deux
millénaires de malheurs et de désolation depuis la destruction
du temple de Jahvé à Jérusalem par Titus en 70 de notre ère jusqu'à
la Shoah et à la reconquête d'une patrie un instant retrouvée
et bientôt reperdue le long du Jourdain, illustre l'évidence que
tous les modèles oniriques de soudure entre les deux portions
de la boîte osseuse de notre espèce sont inappropriés par nature
et par définition. La prochaine étape de la sortie du monde animal
passe désormais par l'étude olfactive de l'animalité de toutes
les théologies, puisque leur ratage collectif nous reconduit à
la torture et à l'odeur excrémentielle des " hérétiques
" de Bagdad, qui ne font qu'illustrer une forme dérivée de l'enfer
des chrétiens. Du moins la théologie juive est-elle la seule que
remplissent d'amers reproches à la divinité (Voir François Fejtö,
Le juif et son Dieu, Grasset). Restent à décrypter les
remontrances à eux-mêmes dont témoignent les remontrances que
les dupés du ciel adressent à leur divinité.
L'islam inaugurera un autre type encore d'encéphale collectif
branché et débranché: la société se verra placée tout entière
sous les bandelettes étroitement serrées d'un code des prescriptions
sacrées dont la minutie fera alliance avec un Allah omnipotent,
mais accessible à la pitié. Sa puissance permettra d'élaborer
un théologie de la fatalité du malheur, donc de sécréter une résignation
pieuse aux desseins d'un souverain impénétrable .
16
- La culture américaine et la théologie de la torture 
Une anthropologie capable d'étudier les connexions magiques que
nous tissons entre les deux mondes qui régissent notre encéphale
bipolaire permettra à la science historique d'accéder à un regard
nouveau des sciences humaines sur le politique. C'est pourquoi
toute analyse qui se laisserait piéger par l'illusion selon laquelle
un secteur particulier de la connaissance de l'espèce dichotomisée
se laisserait clairement circonscrire perdrait d'avance toute
chance d'accéder à une intelligibilité réelle de son objet. Un
seul exemple suffira à éclairer mon propos : l'Occident isole
la " culture " américaine du champ anthropologique qui
l'inclut. On n'entend que des lamentations au spectacle du prétendu
naufrage de la " véritable Amérique ", comme si nous souffrions
d'un manque subit et cruel du génie de cette nation à la suite
de l'effondrement instantané et maléfique de ses idéaux.
L'Europe pré anthropologique ne s'aperçoit pas que les États-Unis
n'ont jamais quitté le statut d'un nain culturel . On n'y a vu
naître aucun compositeur de la taille d'un Mozart ou d'un Beethoven
, aucun peintre de la taille d'un Vinci, d'un Raphaël ou d'un
Rubens, aucun écrivain de la taille de Shakespeare , de Balzac,
de Molière ou de Proust, aucun philosophe digne qu'on retienne
seulement son nom. Les quelques esprits supérieurs qui ont bourgeonné
sur le territoire de ce Pygmée de l'art, de la littérature et
de la pensée n'ont même pas trouvé parmi leurs compatriotes une
phalange de connaisseurs capables de les faire connaître dans
le monde - c'est l'Europe qui a fait entendre les voix de Faulkner,
de Hemigway, de Henry Miller ou de Steinbeck.
Dès lors, il devient impossible d'expliquer l'engouement aveugle
d'une fraction des élites intellectuelles mondiales pour une culture
non seulement privée de toute profondeur, donc de toute lucidité
véritable, mais délibérément superficielle, parce que la fuite
américaine devant la profondeur est la condition même de l'optimisme
roboratif chargé de garantir la rentabilité commerciale d'un "
produit culturel ". Tout ce qui entre en contact avec l'Amérique
devient instantanément plat comme une galette à se métamorphoser
en une marchandise non seulement bon marché, mais très facile
à consommer par tout un chacun. Voyez ce qui est arrivé à Freud
: ce génie abyssal est devenu sur l'heure un habile réparateur
des âmes déboîtées du train du monde tel qu'il va son bonhomme
de chemin et dont l'adresse technique était capable de vous réadapter
en un tournemain à la sainte banalité de la société américaine.
Le citoyen moyen, un instant ébranlé par quelque rencontre inopinée
avec le tragique de la condition humaine se voyait remis sur pied
en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. Les quelques écrivains
que j'ai signalés et auxquels l'Europe a donné un destin international
furent tous des esprits tragiques ; et c'est justement pour cela
qu'ils n'ont trouvé aucune audience au sein de leur propre nation.
Mais si l'on entend connaître l'infirmité de l'appendice nasal
des Européens pourtant censés avertis et qui tiennent un empire
d'ilotes pour une véritable civilisation, il y faudra une autre
oreille et une autre olfaction : la meilleure preuve en est apportée
par le silence de notre prétendue civilisation de l'intelligence
critique face aux tortures des prisonniers en Irak, parce que
la connaissance de notre espèce n'est pas encore armée d'un regard
d'anthropologue transanimal sur l'encéphale biphasé de notre espèce.
Pour
rendre les captifs nauséabonds , il faut une théologie de leur
dégradation, donc de leur déshumanisation. Celle-ci repose toujours
sur une sélection des " élus ", laquelle peut se trouver
cautionnée par des critères biologiques, comme dans le nazisme,
ou par des critères religieux, comme dans le messianisme américain.
Les damnés sont rangés dans l'animalité. Les torturés de Bagdad
ne font que porter l'humiliation à son terme logique C'est pourquoi
les kapos des goulags américains étouffent la parole humaine en
ficelant des baillons enduits d'excréments sur les bouches . Le
fossé est infranchissable entre le seigneur et l'animal qu'on
martyrise et frappe jusqu'à l'évanouissement et à la mort pour
qu'il consente à crier " I love Bush ".
Voir
les témoignages recueillis par Jean-Paul Mari, in Carnets
de Bagdad, Nouvel Observateur Hebdo N° 2062 - 13/5/2004
Je décrivais déjà en ces termes la disqualification de Saddam
Hussein en tant qu'être humain : " La barbare mise en scène
d'un Saddam Hussein exposé en animal de boucherie et livré au
pesage sur un marché à bestiaux par un vétérinaire ganté de blanc,
le spectacle de l'acquéreur faisant examiner la denture de sa
prise et calibrer la bête capturée ont provoqué l'horreur et l'ahurissement
du monde civilisé. Quant au chenil tropical de Guantanamo et à
ses enfants encagés, un haut le cœur mondial relègue Clovis et
le vase de Soissons parmi les enluminures d'un livre d'heures
du Moyen Âge. "
L'anthropologie
introspective face à l'animalité de l'histoire, 26 fév.04
17
- Le Christ de la torture 
Apprendre à sentir l'odeur du cerveau de l'humanité et flairer
son degré de soumission à la puissance d'un maître dans le ciel
et sur la terre, c'est découvrir que seule la puissance politique
de l'Amérique a engendré un engouement mondial pour un nain culturel.
Cette preuve de la domestication intérieure de l'Europe a été
apportée par la stupéfaction même du monde entier quand il a été
révélé que les cinquante trois formes de torture des prisonniers
de guerre minutieusement mises en point par la hiérarchie militaire
américaine avaient été dûment approuvées par le Président des
États-Unis . Mais le caractère optimisant, souriant et en quelque
sorte évangélique de ces tortures ne peut être compris qu'à la
lumière d'une radiographie anthropologique du type de théologie
à laquelle elles répondent et à une connaissance de la place de
cette théologie dans l'histoire de l'évolution du cerveau humain.
Le
génie qui appartient en propre à l'Europe est d'approfondir sans
fin la vocation visionnaire du "Connais-toi" socratique. Mais
cette vocation n'a recours à la dialectique qu'au titre d'un outillage
d'appoint, parce que l'enchaînement logique des propositions est
au service d'un autre regard : les dialogues de Platon mettent
en scène des personnages en chair et en os , et celui qui ne voit
pas leur cerveau fonctionner à l'école de leur musculature et
de leur ossature n'est pas un connaisseur du plus grand des anthropologues
- Platon lui-même . Pour observer comment le géomètre raisonne
à partir de propositions soustraites à son examen , comme le fait
Platon, il faut porter le regard non sur la géométrie, mais sur
le cerveau du géomètre.
Foster Dulles déclarait que les États-Unis n'ont pas d'amis, mais
des intérêts . Un demi siècle plus tard, Madeleine Albright qui,
avec un autre " faucon " démocrate, Richard Hollebroke,
est d'ores et déjà appelée par le John Kerry à succéder à Colin
Powell, le redisait à sa manière : " L'un des objectifs majeurs
de notre gouvernement est de s'assurer que les intérêts économiques
des États-Unis pourront être étendus à l'échelle planétaire. "
En 1974 le président Carter, qui n'est pas un foudre de guerre,
obtenait de la France qu'elle consentît à une reconstitution humiliante
de la scène du débarquement : M. Giscard d'Estaing venait à la
rencontre d'un Président des Etats-Unis surgi de la mer en Christ
de la liberté. Personne ne voyait le Christ de la torture caché
sous le dieu. Depuis 1944, l'Europe de la domesticité politique
a fait la plus cruelle expérience de sa propre odeur. Elle avait
oublié que la fatalité qui condamne les empires à s'étendre est
aveugle. Si cette perte de mémoire était irréparable, l'arrêt
de mort de l'Europe serait d'ores et déjà signé, parce que personne
ne prendra le relais de sa vocation olfactive.
18 - La célébration
messianique du 6 juin 2004 
L'odeur qui se dégagera des cérémonies du 6 juin 2004 en Normandie
témoignera du faible degré d'initiation aux réalités de la politique
internationale dont fera preuve un Continent soumis depuis six
décennies à un faux apprentissage de sa propre histoire. Certes,
pour la première fois, l'Allemagne et la Russie sont appelées
par la France à participer à ses côtés aux cérémonies rituelles
de commémoration de la scène biblique de la délivrance qu'Israël
appelle l'Exode, c'est-à-dire de la sortie de l'Égypte de la servitude.
Or, nous savons déjà que G.W. Bush situera la conquête de l'Irak
dans la continuation de l'épopée de la rédemption de l'univers
commencée par le débarquement du 6 juin 1944. On ne marginalisera
pas un président des États-Unis dont le successeur n'est pas moins
décidé à demeurer en possession du précieux butin du pétrole irakien
que de conserver l'exterritorialité de ses bases militaires en
Europe. Au contraire, G.W. Bush profitera comme d'une aubaine
inespérée de la présence du chancelier Schröder et du président
Poutine pour apparaître plus que jamais auréolé de la couronne
du sauveur du monde.
Combien
de temps le roi de la torture , le prophète des idéalités en putréfaction,
le souverain de l'animalité de l'histoire pourra-t-il dormir tranquille
si la pensée européenne s'initie enfin à la science des odeurs
de l'histoire ? Puisse l'Europe apprendre que le malheur est aussi
l'école de la pensée.
2
juin 2004