Une
anthropologie en mesure d'analyser la politique et l'histoire
de notre espèce à la lumière d'un examen de son cerveau théologique
observera le transport de la démocratie impériale dans un nouveau
conte d'Andersen où le souverain nu du grand Danois se présente
armé jusqu'aux dents. La psychanalyse anthropologique, donc existentielle,
de son pouvoir, conduit à la découverte d'un inconscient de la
grâce piégé d'avance par sa chute dans la torture.
Pour dessiller les yeux de l'Europe politique, il faut préciser
comment l'histoire simiohumaine tente de tracer une ligne de démarcation
entre le réel et le mythe, la politique et l'utopie.
1 - De l'ensommeillement de l'esprit politique
de l'Europe
2
- L'Europe d'un conte d'Andersen
3
- Psychophysiologie comparée de l'ex-empire soviétique et de
l'empire américain
4
- Les deux édénismes
5
- Analyse comparée des systèmes concentrationnaires
6
- Le camp de concentration chrétien
7
- Une psychanalyse de la torture américaine
8
- Un rappel à l'histoire
9
- Retour à la psychanalyse anthropologique du sacré
10
- L'Amérique et la théologie de l'angoisse
1 - De l'ensommeillement
de l'esprit politique de l'Europe
Trois expériences majeures ont marqué le XXe siècle : le fascisme
mussolinien, le nazisme hitlérien et le marxisme soviétique. Toutes
trois ont préfiguré les formes séraphiques qu'allait prendre l'impérialisme
américain, avec ses cornes d'abondance des idéalités, avec le
conditionnement messianique de l'opinion au nom du mythe d'une
liberté "rédemptrice", avec la simplification d'un champ
de vision conceptualisé par des abstractions prometteuses, avec
la promotion d'un " Bien " et d'un " Mal " mythifiés
sur le modèle des orthodoxies manichéennes du salut et de la damnation.
Mais ces moules immémoriaux du sacré en noir et blanc ont trouvé
leur allure théologale la plus simpliste et la plus massifiée
dans l'édénisme mythique dont l'impérialisme américain a fait
sa parure religieuse.
A l'heure où une connaissance psychobiologique de la dégaine des
trois monothéismes fait ses premiers pas dans l'anthropologie,
la raison politique européenne demeure banalisée par les millénaires
d'une simple pratique administrative des États. Comment l'art
de gouverner ne se montrerait-il pas rebelle à l'élaboration d'une
anthropologie de l'impérialisme américain qui éclairerait les
relations entre l'inconscient religieux américain et l'hyper industrialisation
des démocraties modernes et qui mettrait en évidence les fondements
théologiques de l'inconscient politique de l'empire? Il y faut
une relecture de l'histoire du cerveau des civilisations, il y
faut une réflexion nourrie d'une connaissance en profondeur de
l'évolution de notre boîte osseuse, il y faut une psychanalyse
de la vie bio-onirique d'une espèce que son inconscient mental
livre à des mondes divisés entre leur Eden et leur enfer.
Les
historiens du XXIe siècle souligneront qu'en 2004, une grande
partie de la classe dirigeante européenne avait pris un si grand
retard dans la connaissance radiographique du cerveau biphasé
de notre espèce qu'elle se trouvait fort empêchée de comprendre
que les États-Unis étaient devenus un empire schizoïde, donc en
expansion messianique sur les cinq continents et que les ambitions
irrépressibles de cette nation dichotomisée par sa théologie du
" salut " devaient être observées à la lumière des lois
qui régissent la croissance et commandent l'échec des empires
auto mythifiés par leur séraphisme religieux. Mais il devenait
en outre urgent de prendre conscience de la fatalité qui régit
les guerres modernes pour la maîtrise des nouvelles sources d'énergie
: en ce temps-là, l'approvisionnement en pétrole était devenu
la clé de la domination du monde . Pour capturer les réserves
en or noir, il fallait une stratégie du rapt qui faisait un contraste
saisissant avec le mythe de la prédestination religieuse de l'empire
américain. L'encéphale de la planète était devenu l'otage d'une
théopolitique des annonciations d'une démocratie sotériologique.
En
vérité, le nazisme et le marxisme avaient déjà présenté des formes
résolument rédemptrices et sanglantes de la politique. Mais les
premières idéologies qui se sont branchées sur un avenir onirique
de la politique, donc sur un rêve du salut sur toute la terre
avaient seulement retardé le débarquement armé du mythe évangélisateur
américain, lequel était demeuré artificiellement sous pression
et dont la victoire de 1945 allait libérer l'élan eschatologique.
Pourquoi les élites européennes du début du IIIe millénaire méconnaissaient-elles
encore entièrement la nature religieuse des empires "libérateurs
" et leur vocation à s'emparer du monde? C'est qu'elles ne disposaient
en rien des clés d'une anthropologie critique qui leur aurait
permis de décrypter les fondements bibliques de l'Amérique politique
. La faute en était à l'insuffisance de la connaissance de l'histoire
dont témoignaient les classes dirigeantes de l'époque. Longtemps
les hommes de Clio les plus avertis avaient tenté d'armer leur
mémoire des repères élémentaires que fournit la chronologie.
On demeure confondu de lire, en 1986 , sous la plume de Jean Favier,
membre de l'Institut et directeur général des Archives de France
un texte explicatif qui illustre la sous-information scolaire
du " grand public cultivé " auquel s'adressait la remarquable
Chronique de l'humanité éditée par Larousse :
"
La victoire américaine dans la guerre contre l'Espagne en
1898 fit des États-Unis , puissance régionale, une puissance
impérialiste d'ordre mondial qui s'appropria un vaste domaine
insulaire dans les Caraïbes et le Pacifique. Les anciennes
possessions espagnoles - Cuba, Porto-Rico, Guam et les Philippines
- furent placées sous protectorat américain. L'Amérique centrale,
" arrière-cour des Usa " et l'extrême Orient devinrent les
théâtres usuels de la politique impérialiste américaine. Puissance
maritime sur l'Atlantique et sur le Pacifique, les USA ne
pouvaient garantir leurs possessions que par deux flottes
distinctes. Une colossale politique d'équipement maritime
, entamée par le Président Théodore Roosevelt, permit aux
États-Unis de devenir en 1907 la deuxième puissance navale
du monde, derrière la Grande Bretagne, alors qu'elle n'occupait
que le cinquième rang trois ans plus tôt . Au centre des conditions
stratégiques de l'impérialisme américain , le canal de Panama,
lien entre les deux océans, seul moyen de garantir efficacement
l'empire colonial . Le Président Roosevelt proclama le droit
des USA à intervenir directement dans les affaires intérieures
des États d'Amérique centrale pour garantir leur sécurité,
lorsque les intérêts politiques ou économiques américains
l'exigeaient." (p.937)
Cet exposé avait paru courageusement " engagé " à l'époque
. Comment se faisait-il que la France scolarisée n'eût pas appris
ces faits à l'école primaire ?
2 - L'Europe
d'un conte d'Andersen 
Plus d'un siècle a passé depuis la guerre de 1898. Un règne de
soixante ans sur une Europe de l'allégeance et occupée, de surcroît,
par des garnisons américaines reconnues souveraines, donc érigées
en enclaves du territoire d'un État étranger sur notre sol commence
seulement de nous faire prendre conscience de ce que, depuis 1945,
l'histoire de la planète est celle de l'expansion d'un empire
américain dont la chute du mur de Berlin n'a pas interrompu l'élan
et dont le 11 septembre 2001 a seulement accéléré l'allure. Ce
phénomène n'est comparable qu'à l'immense retard que le monde
hellénique et ses pédagogues avaient mis à découvrir l'ascension
de Rome et à l'expliquer aux enfants des écoles. Mais qui pouvait
imaginer qu'une cécité jugée extraordinaire par les historiens
du monde antique se reproduirait deux millénaires plus tard ,
et cela du seul fait que nul n'enseignait aux nouvelles générations
que la politique est la langue de l'histoire ? Comment se fait-il
que la présence américaine sur tout le pourtour de la Méditerranée
paraissait acquise et acceptée et que l'Europe ne demandait qu'un
modeste partage de cet imperium ?
Quand les États-Unis annonçaient qu'ils allaient installer à Bagdad
la plus gigantesque de leurs ambassades et qu'elle compterait
trois mille personnes ; quand tout le monde voyait l'empire américain
construire en Irak des bases militaires destinées à accueillir
cent vingt mille hommes à demeure ; quand Paul Wolfowitz, secrétaire
adjoint à la défense, prévoyait qu' il n'y aurait " aucun changement
dans notre déploiement militaire entre le 30 juin et le 1er juillet,
sinon que nous serons là-bas à l'invitation d'un gouvernement
souverain irakien, qui nous demandera de rester jusqu'à ce que
les tueurs, comme ceux qui ont commis les atrocités de Falloujah,
soient mis hors d'état de nuire " (Le Monde diplomatique,
mai 2004), comment se fait-il que le monde entier se trouvait
transporté dans un conte d'Andersen inversé, dans lequel le monarque
n'était pas nu au milieu de ses chambellans chamarrés, mais armé
jusqu'aux dents? Comment se fait-il que l'auréole des démocraties
qui flottait sur la tête du roi émettait des rayons si puissants
que son cœur s'en trouvait métamorphosée en une église des droits
de l'homme aux yeux de tout l'univers ?
Un mystère aussi apostolique ne pouvait recevoir une explication
qu'à la lumière d' une anthropologie de la sainteté à la hauteur,
si possible, de la spectrographie d'Andersen. En ces temps reculés,
Noam Chomsky évoquait " l'autisme de l'empire ". Mais la
descente dans les profondeurs d'un autisme couronné par la grâce
divine exigeait non seulement des fouilles dans le royaume de
l'inconscient mystique de notre espèce, mais une psychanalyse
de la théologie qui dépassait les moyens d'investigation dont
disposait le génie psychobiologique du grand Danois.
Pour
tenter de comprendre le conte d'Andersen, un éclairage comparatif
de l'édénisme marxiste et de celui de l'Amérique permettra de
descendre dans les premiers arcanes anthropologiques des empires
modernes et de nous exercer à progresser de quelques pas dans
la spéléologie de la vie onirique de l'histoire simiohumaine.
Alors une généalogie de l'inconscient politico-religieux des monothéismes
nous fera assister à la conclusion d'une alliance des orthodoxies
sacrées avec le totalitarisme démocratique.
3 - Psychophysiologie
comparée de l'ex-empire soviétique et de l'empire américain 
On se souvient de ce que l'expansion de l'empire soviétique reposait
sur l'élévation du prolétariat mondial au rang de rédempteur du
genre humain. Le messianisme moderne chantait la victoire planétaire
de la justice sur l'injustice capitaliste. La promesse du salut
sur la terre avait bénéficié de la garantie d'un annonciateur
et d'un intercesseur infaillible de la délivrance de la classe
ouvrière à l'échelle internationale. Le nouveau véhicule des Écritures
de la Liberté s'appelait le " processus historique ". Ce
moyen de transport des bienheureux vers un paradis tangible introduisait
une forme de scission nouvelle de l'encéphale simiohumain entre
le rêve religieux et le réel.
La
panoplie des dichotomies cérébrales déjà répertoriées dans les
nomenclatures des théologies schizoïdes de l'époque s'armait désormais
d'une dialectique et d'une généalogie de la " vérité concrète
" sur toute la terre habitée. Quand les armées du " pacte de
Varsovie " s'emparaient d'une nation - la Roumanie, la Tchécoslovaquie,
la Pologne, la Hongrie - elles y installaient des gouvernements
acquis au nouveau Vatican et censés exprimer la volonté du peuple
souverain : c'est pourquoi ces pays s'appelaient des démocraties
populaires, par opposition aux démocraties bourgeoises. Le marxisme
avait porté les principes libérateurs de 1789 à leur accomplissement
sotériologique en Russie, où ils avaient trouvé leur Saint Siège.
Les États occidentaux légitimaient ces guerres dites " libératrices
". Elles passaient pour fondées sur une mystique des félicités
d'ici bas que le christianisme avait reléguée dans l'au-delà après
un siècle seulement de déboires sur la terre. Personne n'était
dupe des habillages en droit international d'une tyrannie validée
par un finalisme semi religieux.
Face
à cette eschatologie conforme aux mentalités sacralisantes de
la Russie orthodoxe, l'empire américain avait pu consolider sa
sotériologie démocratique et s'étendre à la faveur même du despotisme
qui faisait trembler l'Europe capitaliste. Mais à la suite de
l'effondrement de l'édénisme marxiste, les États-Unis se sont
naturellement bien gardés de retirer leurs troupes du Vieux Continent
- au contraire, ils ont renforcé la tutelle qu'ils exerçaient
depuis 1945 par le biais de l'Otan et pérennisé en temps de paix
la mission que cette organisation militaire avait accomplie aux
heures de la guerre froide. L'Europe asservie y consentait. Dans
ces conditions, il est décisif d'accéder à l'analyse anthropologique,
donc biopsychique des armes parareligieuses qui permettront à
l'empire américain de prendre le relais du rêve marxiste ; car
les théologies des deux empires se rejoignaient dans un rêve édénique
commun et enraciné dans les origines mêmes du judaïsme et du christianisme
du seul fait que les messianismes sont tous fondés sur le mythe
d'une évasion hors du monde carcéral qualifié de " temporel
", celui de " l'Égypte des rites " dont l'épisode de
l'Exode avait concrétisé la symbolique originelle sous le commandement
de Moïse . L'examen des différences de méthode et des parallélismes
dont témoignent les deux empires de l'Eden permettra de préciser
la structure schizoïde de l'encéphale onirique que ces deux messianismes
se partagent.
4
- Les deux édénismes 
L'évangélisme et l'angélisme propres au type démocratique du rêve
universel de l'Eden souffrent de deux handicaps dont le marxisme
n'a découvert la portée qu'avec un grand retard. Le premier résulte
de ce que les " droits de l'homme " et de la "liberté
" sont idéaux par définition, donc abstraits par nature, ce qui
engendre une vénération sacrée en mesure de les mettre partiellement
à l'abri de l'examen du degré d'application à l'histoire réelle
de leur universalité séraphique. A ce titre, ils se révèlent d'un
usage plus théologique, donc plus onirique que l'édénisme marxiste,
qui rêvait de mettre un prolétariat innombrable en possession
immédiate et directe de ses droits et de ses pouvoirs sur la terre.
Mais ces prérogatives du salut demeuraient attachées aux besoins
et aux vœux propres à la condition ouvrière , donc liées à une
ignorance et à une inculture qui mettaient d'avance le prolétariat
dans l'incapacité de jamais exercer effectivement et de sa propre
autorité les responsabilités d'une classe dirigeante. Aussi les
élites prolétariennes passaient-elles par des écoles du parti
chargées de les éduquer dans la catéchèse d'une nouvelle ecclésiocratie.
Cette
pédagogie était si bien calquée sur celle des séminaires que les
dignités et les prestiges collectifs que la classe ouvrière réclamait
pour elle-même la conduisaient fatalement, comme toutes les églises,
à dévaloriser les capacités individuelles au profit d'un puissant
ego collectif. Une dichotomie cérébrale de ce type aboutissait
nécessairement à la destruction du talent et du génie, donc à
la ruine des fondements mêmes de toute civilisation. En revanche,
cette catastrophe finale se profilait à une échéance de plus d'un
demi siècle. Entre temps, l'édénisme marxiste pouvait disposer
à sa guise de l'appui de croisés du salut de masse, dont les régiments
compacts et aveugles recevaient le soutien parareligieux de légions
d'intellectuels apostoliques issus de la bourgeoisie. L'empire
américain , en revanche, s'appuyait sur un édénisme plus verbal,
donc plus vaporeux en apparence, mais fondé sur un individualisme
résolu, donc sur la valorisation intense de mérites particuliers.
Un messianisme fondé sur le qualitatif constitue un handicap et
des avantages politiques dont la guerre d'Irak allait démontrer
le difficile partage.
Les masses marxistes n'avaient pas d'yeux pour observer l'empire
soviétique en action. Elles ne voyaient pas davantage le Kremlin
mettre la main sur les ressources des nations qu'il occupait que
les fidèles du XVIe siècle ne voyaient l'Église amasser un trésor
de guerre par la vente, à ses guichets, de bons d'entrée au paradis.
En revanche, l'édénisme de l'empire américain présentait jusqu'au
cynisme et à tous les regards le spectacle de ses ambitions industrielles
et commerciales, parce qu'en réhabilitant l'esprit de lucre dans
la postérité du calvinisme, la bonne conscience capitaliste insultait
un culte de la pauvreté lié non seulement au christianisme depuis
les origines, mais également au bouddhisme. Au demeurant, la source
de l'ascèse est dans la philosophie des stoïciens.
Alors que le rêve prolétarien se nourrissait de l'ignorance et
de la simplicité d'esprit des candidats à un Eden futur, l'édénisme
américain ne pouvait se propager à ciel ouvert que par la force
conjointe des armes et de l'industrie. La victoire militaire accumulait
les ruines et entassait les cadavres à seule fin de remplir les
carnets de commande des grandes entreprises américaines. Quant
aux nations appelées à s'enrichir aux côtés du guerrier des affaires
et à bénéficier du gigantesque et fructueux marché de la reconstruction
à haut prix des habitations pulvérisées du vaincu, leur complicité
avide les associait également au rude verdict dont les édénismes
religieux sont nécessairement tributaires ici bas : le succès
sur le terrain . Les dichotomies cérébrales dont l'appareil du
sacré est celui de l'utopie politique sont soumises aux attendus
du tribunal de la victoire et de la défaite des armes.
L'édénisme
marxiste en avait appelé à une croisade des pauvres et s'était
heurté à une mondialisation de la sottise, l'édénisme américain
brandissait l'étendard du lucre habillé en euphorie politique.
Mais la différence anthropologique entre les deux empires du rêve
et du salut est plus instructive encore si l'on compare les systèmes
de répressions qu'ils ont engendré.
5
- Analyse comparée des systèmes concentrationnaires 
Les goulags staliniens étaient censés purifier le monde de la
lèpre du profit capitaliste. Ils fonctionnaient sur le modèle
lustral de la conversion et du rachat du pécheur. Les camps de
travail étaient à la fois punitifs et assainisseurs. Le nouveau
catéchisme était administré avec rudesse. Il conduisait le pécheur
à un Eden à la fois lointain, et censé sur le point de débarquer
d'un instant à l'autre. Quand le fanatisme du salut prolétarien
s'était emparé du mythe marxiste, il avait accumulé les monceaux
de cadavres de Pol Pot. Face à des déboires aussi titanesques,
la sainteté démocratique croyait avoir d'autant plus cause gagnée
que la récalcitrance des victimes de Karl Marx à conquérir la
liberté, l'égalité et la fraternité au prix de l'extinction du
profit capitaliste paraissait invétérée. Comment se fait-il que
dans des conditions en apparence aussi favorables l'invasion de
l'édénisme démocratique américain ait provoqué une révulsion plus
immédiate et plus violente que celle qui avait emporté la tyrannie
d'une classe dirigeante soviétique aussi infidèle à sa propre
orthodoxie que le clergé romain aux évangiles ?
Dans un premier temps, les prophètes du Nouveau Monde n'en avaient
pas cru leurs yeux de ce que la mécréance obstinée du peuple irakien
lui faisait prendre les armes contre leurs saintes idéalités.
Et pourtant, la nouvelle religion de la délivrance et du salut
était sûre d'elle, allègre en diable, pleine de suffisance et
de forfanterie. Sa légèreté naturelle n'était-elle pas le fruit
légitimé de son innocence innée ? Mais elle était trop convaincue
de l'infériorité des peuples demeurés sur la terre et situés à
une si grande distance du paradis des nouveaux élus. On ne lui
pardonnait pas l'allure moqueuse et rieuse de ses promesses.
Et puis, on comprenait mal une sainteté qui permettait à des femmes
amusées de se faire photographier aux côtés des vaincus mis nus
comme des vers et attachés par le cou à une laisse pour les chiens.
Ces anges dompteurs et spécialisés dans l'exercice des vertus
de la démocratie illustraient une autre faiblesse encore de l'édénisme
américain. J'ai déjà souligné que, de son côté, l'expansion de
l'empire marxiste avait progressé sur le modèle reptatif et sans
recourir à des carnages massifs et prolongés, parce qu'elle avait
été assurée par des armées de travailleurs enivrés par une mystique
de la délivrance. Le joug capitaliste avait été brisé, disait-on,
par la Révolution inaugurale de 1917, puis avec les armes sanglantes
de l'utopie et des procès en hérésie.
L'édénisme de Washington , en revanche, dressait des fauves dans
un cirque du Bien. A brandir les oriflammes des idéalités de la
démocratie à l'échelle de la terre entière, la Maison Blanche
inaugurait l'ère séraphique du despotisme. Du coup, les conquêtes
militaires de l'Amérique avaient besoin de recevoir un saint habillage
planétaire, ce qui ne se pouvait que si d'autres nations angéliques
venaient occuper à leur tour par les armes les territoires conquis
au profit de l'empire du Bien. Le spectacle de cette gigantesque
conversion de la force en vertu était allé jusqu'à la caricature.
On avait vu des États microscopiques envoyer une cinquantaine
de soldats, tellement il importait de conquérir en catastrophe
le symbole de la justice et du droit que leur présence physique
serait censée incarner. L'universalité de l'éthique gravée sur
le blason des démocraties apostoliques se retournait contre ses
apôtres . Le saint chrême dont on avait enduit les bombes et les
canons s'écaillait. Le marxisme, en revanche, se sentait suffisamment
légitimé par les évangiles de saint Marx pour n'avoir pas à appeler
les armées du péché et de la souillure capitalistes en renfort
de la liberté et de la souveraineté des peuples.
Aussi
la révélation par l'image télévisuelle diffusée sur les cinq continents,
des sévices et des tortures auxquelles l'armée américaine se livrait
à Guantanamo, puis en Irak, avait-elle ruiné d'un seul coup et
définitivement la théologie de l'Eden américain, alors que l'Eden
marxiste avait pu s'épanouir avant l'avènement d'une civilisation
livrée à l'ubiquité de son propre théâtre. L'évangélisme de l'empire
racontait désormais les aventures de la conscience universelle
à l'école d'une bande dessinée aux multiples épisodes.
Dans un premier temps, Washington avait tenté de colloquer les
pécheurs dans une péripétie malheureuse, mais accidentelle: il
ne s'agissait, disait la Maison Blanche, que de quelques brebis
galeuses - la langue anglaise les appelle des " moutons noirs
" - dont le châtiment exemplaire et rapide allait suffire à purifier
l'Eden un instant maculé par un concours extraordinaire de circonstances.
Mais bientôt un rapport serré de plus de cinquante pages d'un
général engagé sur le terrain avait confirmé qu'il s'agissait
bel et bien d'une institutionnalisation de la torture systématiquement
et expressément autorisée par les plus hautes instances de l'armée
et de l'État américains. Comment se faisait-il que le mythe de
la liberté sur lequel reposait la démocratie du Nouveau Monde
depuis Abraham Lincoln avait produit un système concentrationnaire
qu'on avait réussi à cacher pendant quelques mois, mais qui paraissait
aussi naturel à tout le monde que les goulags russes ?
Pour l'anthropologie scientifique, la portée capitale de cette
découverte résulte de ce que l'origine sacrée de la torture, que
je n'ai cessé de souligner depuis le 11 septembre 2001 sur ce
site, se trouvait si spectaculairement confirmée qu'il devenait
impossible de ne pas la rattacher au manichéisme originel de toutes
les religions monothéistes. Comment approfondir maintenant nos
analyses de la dichotomie cérébrale dont souffre l'espèce humaine
au stade actuel de son évolution ?
6 - Le
camp de concentration chrétien 
Le premier modèle théologique du Goulag, des camps de concentration
nazis et des chambres de torture imaginées par l'empire démocratique
n'est autre que l'enfer des chrétiens et des musulmans, dont on
sait que les atrocités éternelles sont minutieusement décrites
par Dante et qu'ils figurent parmi les perles du sacré à ranger
parmi les trésors de la littérature mondiale. Face à de telles
évidences anthropologiques, combien de temps les sciences humaines
classiques pourront-elles se prévaloir du statut d'une science
fondée sur une cécité volontaire qu'on croyait exclusivement réservée
à la pensée théologique ? N'est-il pas temps d'analyser comment
un aveuglement proprement " scientifique " peut répondre
à l'alliance d'un angélisme commun au " savoir expérimental
" à la politique et au sacré ?
Comment
proclamer rationnelle une connaissance des évadés du monde animal
qui passerait sous un silence peureux l'articulation pathétique
entre des mondes oniriques et des mondes réels dont notre encéphale
semble frappé de naissance? L'heure est venue de porter un regard
sur les saintes synergies entre les cruautés rêvées du sacré et
les cruautés mises en pratique par le politique ou de renoncer
à toute anthropologie dont la rationalité serait à l'échelle de
ce spectacle. On appelle scientifique une objectivité en mesure
d'éclairer la subjectivité des problématiques illusoires dont
la cécité parvient à se parer.
Il
apparaît alors que si l'angélisme de la conscience humaine se
situe au fondement de toutes les théologies qui se réclament de
l'élection divine des " justes " et que si les camps de
concentration nazi, marxistes et américains se partagent une théologie
de la torture précisément fondée sur la proclamation de l'innocence
des bourreaux , alors ce modèle de la dévotion répond point par
point à la mise en scène du paradis et de l'enfer chrétiens. Aussi
les élus sur cette terre sont-ils proclamés les champions de la
piété et de la justice. Leur séraphisme est tellement inné dès
ce bas monde qu'ils n'ont pas un regard pour les damnés qu'ils
regardent cuire à feu doux dans leurs rôtissoires souterraines.
Comme le souverain de l'univers de ces sauvages n'est autre que
le créateur sauvage du monde, lequel a élevé le diable au rang
de gardien et d'administrateur général de son gigantesque goulag,
l'anthropologie scientifique conduit à la spectrographie psychobiologique
des trois dieux uniques. Du coup, l'étude scientifique de la théologie
simiohumaine entre dans le champ de la documentation historique
et politique sur l'évolution cérébrale et morale de l'espèce humaine
; et l'histoire de la psychophysiologie des idoles devient la
clé d'une connaissance anthropologique réellement scientifique
de l'homme.
Car aussi longtemps qu'une religion est crue vraie et qu'elle
se trouve donc pratiquée en toute sincérité par des dizaines de
millions de fidèles, l'enfer y joue un rôle central du seul fait
que la stratégie des châtiments est le cœur de la politique, donc
de la capacité du ciel et des classes dirigeantes de s'associer
afin de discipliner le genre humain. La sauvagerie des tortures
est donc le thermomètre de la gravité du péril à combattre : la
cruauté infinie de " Dieu " est déclarée proportionnelle
à la nécessité à laquelle sa " sainte justice " est censée
se trouver contrainte de combattre le fléau du péché. Les guerres
messianiques des démocraties étant réputées exprimer la volonté
et les soucis de leur ciel des valeurs, l'observation comparée
des modes de tortures du nazisme, du marxisme et de l'empire américain
se révèlent l'instrument privilégié de la pesée anthropologique
du cerveau politique simiohumain .
Naturellement, quand l'affaiblissement politique des religions
les rend séraphiques, leur irresponsabilité les rend impropres
à la pesée anthropologique de l'espèce. C'est pourquoi la théologie
chrétienne des tortures n'est heuristique que du premier siècle
au vingtième ; mais la théologie romaine de l'enfer n'a pas changé
d'un iota, de sorte que la documentation de la science anthropologique
n'est desservie en rien par l'irénisme apparent de la catéchèse
depuis Vatican II.
7
- Une psychanalyse de la torture américaine 
Une
science de l'espèce humaine fondée sur l'observation critique
de l'encéphale des civilisations de la délivrance et du salut
requiert une psychanalyse comparée des trois théologies monothéistes
et de leur histoire, ainsi que l'examen de leurs décalques idéologiques.
C'est ainsi que le cerveau schizoïde de type marxiste reposait
sur l'exécration de l'empire du mal qu'incarnait à ses yeux le
capitalisme du XIXe et du XXe siècles. De son côté, le cerveau
religieux de type américain enfante un empire théologique collatéral
et enraciné dans l'immémorial : le Mal et le Bien y renvoient
au mythe de l'innocence du couple originel. Aussi GW Bush déclarait-il
que rien ne lui paraissait plus énigmatique que l'hostilité du
monde extérieur envers les Etats-Unis ; et il s'exclamait à la
face de la terre: " Nous qui sommes si bons ! "
La
torture américaine se révèle si bien branchée sur l'innocence
biblique des habitants de l'Eden qu'elle se présente sous les
traits de la piété la plus commune. Une anthropologie sacrilège
par définition, puisque scientifique, est donc tenue de rendre
compte de la généalogie de la vie dédoublée de l'encéphale de
l'humanité depuis que cette étrange espèce s'est évadée du monde
animal. Je ne puis que signaler quelques pistes politiques et
historiques d'une recherche sur l'universalité de l'inconscient
simiohumain qui pilote cette bipolarité existentielle.
On sait qu'en Occident le bourreau était condamné avec toute sa
famille à se cacher comme un pestiféré, en raison de la bancalité
théologique de la justice divino-humaine, qui condamnait le meurtre,
mais légitimait la peine de mort et les tortures infernales. Pour
sa part, l'Amérique tente d'échapper à cette dichotomie de son
inconscient religieux à rendre chérubinique sa politique de la
purification de l'univers. On remarquera, dans cet esprit, que
les soldats américains coupables de tortures en Irak sont des
séraphins et qu'ils se laissent complaisamment photographier aux
côtés de leurs victimes, sans doute afin d'enrichir leur album
de souvenirs patriotiques. M. Patrick Leahy, sénateur démocrate,
ancien président de la commission des affaires judiciaires, y
voit la preuve qu'ils sont couverts par l'autorité hiérarchique.
Mais celle-ci les couvre en raison de l'inconscient religieux
qui gouverne la politique américaine. Sans une connaissance anthropologique
de cet inconscient, la science historique est aveugle, tellement
la particularité de l'Eden aux dents blanches est précisément
de métamorphoser les humiliations infligées aux prisonniers en
expressions de la foi en l'empire du Bien, ce qui entraîne la
nécessité d'en promouvoir les félicités sur cette terre. La purification
du monde par la torture ressortit à la piété.
8 - Un
rappel à l'histoire 
Pour
le comprendre, il nous faut revenir un instant à l'explosion impériale
de de 1898 évoquée ci-dessus par Jean Favier. A cette date, le
Secrétaire d'État Elihu Root écrivait que le soldat américain
est " différent des autres soldats de tous les autres États
du monde depuis que le monde a commencé. Il est l'avant-garde
de la liberté et de la justice, de la loi et de l'ordre, de la
paix et du bonheur. " Le parfait accomplissement des volontés
de Dieu sur la terre avait permis à l'Amérique de répandre ses
bienfaits et ses bénédictions à Puerto Rico, aux Philippines,
au Mexique et parmi les populations indigènes du Pacifique. La
" grandeur de l'âme nationale " était sortie des limbes
pour débarquer dans l'histoire réelle. Le messianisme démocratique
américain est une reproduction ou une doublure du mythe de l'incarnation
- il descend du ciel de la justice divine.
La nation expressément désignée par la divinité pour accomplir
ses projets en ce monde se conforme à la mission prophétisée dès
le XVIIe siècle par les calvinistes, aux yeux desquels l'Amérique
était déjà le " rédempteur des nations ". A ce titre, il
est prédestiné à bâtir une " cité du paradis " que toutes
les nations devront imiter. En 1916, Woodrow Wilson enchaînait:
" Je crois que Dieu a mis en nous une vision prophétique de la
liberté. (…) Je nourris l'espérance que nous avons été choisis,
et cela d'une manière éminente, afin de montrer aux autres peuples
de la terre comment elles doivent marcher sur les chemins de la
liberté. "
La
défaite des nazis et la chute du communisme allaient confirmer
la conviction nationale qu'exprimera Francis Fukuyma dans La
fin de l'histoire " : après huit mille ans de développement
social, l'humanité a découvert que le capitalisme démocratique
et libéral réalisait enfin la synthèse définitive que l'Histoire
universelle attendait avec impatience entre les " buts moraux
et les intérêts nationaux fondamentaux " de l'Amérique. Aussi
Duncan Hunter , membre de la chambre des représentants peut-il
écrire : " L'Amérique est la force du bien . Nos troupes ont
changé le monde et construit un avenir pour le peuple irakien
. " Quant à Tom Delay, le leader de la majorité à la chambre,
il ne craint pas d'ajouter : " L'opération Liberté en Irak,
quelles que soient les fêlures qu'elle a montrées, est un bien
absolu. "
9
- Retour à la psychanalyse anthropologique du sacré 
Quel est le degré de culpabilité religieuse des torturés qui découlera
de cet univers mental? Paradoxalement, ces damnés se verront attribuer
un statut théologique flottant, parce que la bonne conscience
rédemptrice dont bénéficient les tortionnaires et qui les met
seuls à l'abri de la contamination par le Mal dont regorge le
monde extérieur allège également le poids de la damnation prononcée
par la justice des anges et qui pèse lourdement sur les épaules
des hérétiques, mais sans les écraser complètement. On sait que
Calvin est un fils théologique de saint Augustin et que l'évêque
d'Hippone est le premier théoricien de la fatalité du péché dont
sont accablés de toute éternité les malheureux que le mystère
insondable de l'arbitraire du créateur n'a pas prédestinés au
salut.
Mais l'auteur des Confessions est également le théologien
de la grâce : la liberté et la puissance infinies du créateur
peuvent sauver in extremis les pires infidèles. C'est pourquoi
la torture américaine se tient en suspension quelque part entre
les flammes éternelles et l'Eden donc, pour ainsi dire, dans la
" moyenne région de l'air ", selon Descartes: on ne crèvera
pas les yeux des prisonniers , on ne leur arrachera pas les ongles,
mais on les affamera, on les déshydratera, on les sodomisera,
on les livrera aux quolibets et aux brocards, on les exposera
nus à la menace de chiens agressifs, parce que la torture principale
, aux yeux d'une théologie de la prédestination au salut ou à
la damnation est la torture de l'humiliation morale devant Dieu.
Les
torturés sont coupables d'avance du seul fait que le créateur
les a jugés collectivement étrangers de naissance aux grâces que
le royaume du Bien pourrait leur apporter et dont ils sont condamnés
à refuser les bienfaits. Mais il résulte également de cette théologie
de l'auto innocentement que les Américains sont sincèrement éberlués
de se découvrir rejetés et haïs par le reste du monde. Tout simplement,
ils n'en reviennent pas de se trouver les victimes d'une si grande
injustice, alors qu'ils " sont si bons ", eux qui apportent
à une civilisation inférieure les trésors religieux de la démocratie
et de son évangile de la Liberté. Pas un instant ces ébahis de
leur ciel ne doutent de la légitimité de la guerre qui les a conduits
tout droit en ces lieux pétrolifères, puisque Dieu est leur guide
et qu'il les a pris par la main pour leur faire connaître le pays
de Canaan. C'est donc sans sourciller que les ébaubis de l'absolu
condamnent les résistants à leur occupation et qu'ils les qualifient
de " terroristes " et de " tueurs " obstinément
rebelles à la délivrance que le ciel de la démocratie leur apporte
en toute gratuité.
Aussi
a-t-on vu toute la classe politique américaine, John Kerry en
tête , se déclarer " outragée " par la décapitation d'un industriel
américain à titre de représailles aux tortures subies dans les
prisons américaines par des dizaines de milliers d'Irakiens. La
bonne conscience de l'empire s'en est trouvée si bien renforcée
que le futur candidat à la Maison Blanche a pu affirmer : " Maintenant,
il ne fait pas de doute que nous devons continuer ". Or, cette
dernière péripétie n'est à son tour intelligible qu'à la lumière
d'une radiographie de l'inconscient théologique de la nation :
à l'auto innocentement des élus s'oppose le mal absolu, celui
des anciennes Écritures, qui obéissaient à la loi du talion. L'édulcoration
calviniste du principe " Œil pour œil, dent pour dent "
passe pour l'avènement mondial de la sainteté sur la terre ; mais
la répression angélisée conduit à des formes raffinées et proliférantes
de la cruauté - et d'abord à des méthodes interminables de la
torture, donc adaptées d'avance au caractère incurable du péché
à combattre !
L'unanimité et l'instantanéité de la réaction de la classe politique
américaine devant un meurtre commis à l'école de l' "ancienne
loi " , démontre bien le nœud psychologique de la théologie
impériale : l'essentiel est de légitimer devant Dieu la guerre
de conquête et l'occupation. Naturellement Kerry n'est pas dupe
: il sait que le masque théologique sert à sanctifier l'américanisation
définitive de la Méditerranée. Mais le besoin de renforcer la
couverture religieuse de l'expansion de l'empire autour du Mare
Nostrum n'en est pas moins révélatrice ; et surtout, que deviendra
l'Europe politique si elle condamne l'empire pour des raisons
éthiques sans voir l'essentiel, qui n'est pas théologique : il
s'agit de s'opposer à l'expansion territoriale d'un empire et,
c'est à cette fin qu'une anthropologie en mesure de décrypter
l'inconscient des théologies est une arme intellectuelle indispensable.
10
- L'Amérique et la théologie de l'angoisse 
On
voit que la psychanalyse existentielle des théologies est une
clé de l'histoire et de la politique. Mais, dans le même temps,
le messianisme américain est rongé de l'intérieur par la cruelle
évidence que la ruine de l'hérésie marxiste et de son immoralité
meurtrière n'a ni sanctifié la mondialisation du commerce, ni
légitimé les gigantesques profits des grandes entreprises internationales.
Comment faudra-t-il endosser la cuirasse la plus épaisse de l'innocence
politique? Comment va-t-on demeurer gai et sautillant dans l'univers
d'un Eden du " Bien " devenu aveugle ? Comment assistera-t-on
au spectacle d'une civilisation que saisit d'horreur et d'effroi
l'enfer d'un profit capitaliste dont la sauvagerie prend le relais
de l'enfer stalinien ? Le drame théologique de l'Amérique, inauguré
avec la débâcle du Vietnam, débarque dans le IIIe millénaire.
Alors apparaît l'autre face de la théologie de Calvin, celle du
doute et de l'angoisse : le croyant n'est jamais sûr d'être élu.
Quelle preuve définitive en a-t-il ? Nulle autre que l'abondance
des biens matériels dont la divinité veut bien le combler. C'est
pourquoi, à l'origine, les calvinistes genevois sont à la fois
des ascètes et de riches banquiers. La défaite de l'Amérique en
Irak sera un traumatisme théologique terrifiant, puisque ce sera
la preuve publique du désaveu de la nation des élus de la divinité.
Naturellement, tout cela se déroulera dans les profondeurs non
explorées, donc cancérigènes de l'inconscient religieux de la
nation . Mais comment expliquer que le Dieu de saint Augustin
ait rendu trente deux nations complices d'un tortionnaire ? On
souhaite bien du plaisir aux futurs théologiens du Dieu américain.
L'anthropologie moderne se contente de poser la vraie question,
la seule dont le statut soit scientifique : pourquoi les évadés
de la zoologie utilisent-t-ils leur avance de 1,5% sur le capital
psychogénétique du chimpanzé pour s'élever dans les nues de tant
de façons différentes ?
Une humanité déchirée entre ses pulsions animales et le ratage
de ses bonds vers des mondes pseudo angéliques témoigne-t-elle
d'une sauvagerie inguérissable ? Pour l'apprendre, le savoir rationnel
n'est-il pas le nouveau pédagogue de l' espérance ? Une anthropologie
fondée sur l'observation psychophysiologique des théologies et
attentive à la diversité de leurs représentations schizoïdes du
monde en appelle aussi bien à la spectrographie des croyances
religieuses au gré des époques et des lieux qu'à la pesée de la
structure mentale bipolaire qui les commande toutes.
le
14 mai 2004