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LA FRANCE DANS LE MONDE DE DEMAIN
Lettres ouvertes à Jack Lang

II ème Partie : Psychophysiologie comparée de la ségrégation et du camp de concentration

Ière Partie : La Francedans le monde de demain
III ème Partie : Une dramaturgie théo-biologique de l'histoire

 

1 - Les camps de concentration de la tiédeur
2 - Un Canossa de l'éthique
3 - L'école de la tiédeur
4 - Les prophètes d'Israël et la psychanalyse de la tiédeur
5 - Pour une zoologie politique
6 - Le camp de concentration de Dieu
7 - La rationalisation du monde simiohumain
8 - La raison a-t-elle un avenir trans-animal ?
9 - L'animal angélisé à l'école de son langage

1 - Les camps de concentration de la tiédeur

Monsieur le Ministre,

Ce n'est pas ma faute si les faits sont les faits : un ancien Président des Etats-Unis, devenu prix Nobel de la paix en 2002 et qui avait négocié le traité de 1979 entre Israël et l'Egypte est monté sur la scène du monde pour crier que la politique étrangère des Etats-Unis est largement devenue l'otage de l'Etat hébreu et qu'il s'agit de délivrer le pays des agents de l'étranger dont la nation d'Abraham Lincoln serait devenue la proie à son corps défendant, ou sans s'en douter , ou encore avec son consentement discret. Mais, dans ce cas, comment Israël s'est-il infiltré au sommet de l'Etat et comment a-t-il pris la direction des plus importants rouages de l'empire américain? M. Carter ne s'en explique pas. Comment faut-il interpréter son silence ?

On dira que M. Jimmy Carter n'est pas suspect d'antisémitisme , puisqu'il est également le fondateur de la Commission de l'holocauste. Mais que sait-il des événements antérieurs à 1940, ce galopin de quatre-vingt deux ans ? Son menton ne comptait pas un poil de barbe l'année de la chute de la ligne Maginot, alors que le mien s'enorgueillissait déjà d'un fin duvet. Et voilà que ce jouvenceau nous raconte une histoire de camp de concentration tout à fait singulière : Israël aurait ouvert un enfer en plein air à Gaza et cet enfer s'appellerait l'apartheid. J'ai consulté mon dictionnaire d'anglais. Savez-vous que ce terme signifie ségrégation dans notre langue ?

M. Carter le définit comme " la ségrégation forcée entre deux peuples vivant sur le même territoire, l'un d'entre eux dominant et persécutant l'autre ". A titre de commentaire de cette définition plus descriptive qu'explicative, l'ancien Président précise : " Mon livre décrit l'épouvantable oppression et les persécutions qui règnent dans les territoires palestiniens occupés, la rigidité du contrôle des laisser-passer et de la ségrégation sévère entre les citoyens palestiniens et les colons juifs de Cisjordanie. De plusieurs façons, il s'agit d'une oppression bien plus dure que celle subie par les noirs en Afrique du Sud à l'époque de l'apartheid. "

Vous remarquerez, Monsieur le Ministre, que cet historien ne se montre, pour l'instant, ni sous les traits du philosophe, ni de l' explorateur d'une anthropologie historique ; sinon, il aurait étudié l'alchimie qui permet au cerveau humain d'élever ou d'abaisser les pont-levis du surnaturel idéologique, littéraire ou religieux au sein des démocraties messianiques et de les projeter sur l'écran de leur vie onirique. Mais alors, il aurait fallu se livrer à une analyse sémantique de la distinction qu'il convient d'établir entre la ségrégation rédemptrice des modernes et le camp de concentration infernal. Car, dans ce cas, les Etats-Unis sont dédoublés au plus secret d'eux-mêmes par un protestantisme dont Jimmy Carter va se révéler l'analyste, sinon le décrypteur. De mon côté , j'ai souffert dès mon jeune âge, de l'auto-ségrégation qui s'attache à l'auto-neutralisation vertueuse des esprits dans une nation de Ponce-Pilate de l'histoire qui s'appelle l'Helvétie. Un jour de canotage sur le lac de Genève, j'ai dérivé jusqu'à la rive française où j'ai été aussitôt arrêté par la Wehmarcht pour le motif fallacieux que j'étais entré dans la rade du poste de commandement de la garde allemande du village de Lugrin. Transféré sur l'heure au camp de triage d'Annamasse, j'ai pu méditer tout à loisir sur la distinction métaphysique qu'il convenait d'établir entre l'apartheid séraphique des Helvètes et le camp de concentration effectif sur cette terre. Il faut savoir que cet adjectif inoffensif renvoie au substantif concentré - et cela aussi bien à un concentré patelin de groseilles ou de tomates, par exemple qu'à un concentré des maximes de la sagesse antique.

Dans le camp de concentration virtuel d'Annemasse, j'ai découvert en premier lieu un certain rétrécissement de la surface consentie à mes pas, ce qui m'a fait ressentir une ségrégation cérébrale et collective d'un type fort différent de celle qui régnait en Suisse entre les esprits " ouverts ", au sens bergsonien du terme, et les esprits dûment neutralisés , dont le refermement sur eux-mêmes faisait une manière de camp de concentration mental et psychique, mais aussi une sorte de forteresse délectable, ce qui permettait aux descendants de Guillaume Tell de goûter l'apartheid délicieuse de l'auto aveuglement politique.

Dès le second jour, je me suis demandé si le type d'apartheid dont je souffrais dans le camp de ségrégation des vivants et des morts d'Annemasse était davantage d'ordre physique que d'ordre psychique, tellement je me sentais plus libre parmi mes co-détenus savoyards qu'au cœur de la gigantesque confiserie mentale qu'était l'Helvétie où le hasard m'a fait naître . C'est pourquoi je demande au Président Carter, dont la figure morale fait un si grand contraste avec celle de l'actuel Président des Etats-Unis , de m'aider à bien distinguer le concept de ségrégation de celui de concentration . Car le Monde daté du 12 décembre 2006 publie le témoignage d'un chauffeur de taxi de Cisjordanie qui écrit : " Le seul trajet sur lequel je peux travailler , c'est du village au check-point et retour. On tourne en rond comme des animaux en cage. "

Vous voyez, Monsieur le Ministre, combien il est difficile à distinguer clairement les cages cérébrales des cages de fer et d'établir une hiérarchie non seulement sémantique, mais anthropologique entre les diverses geôles que le ciel et la terre se partagent. Vous savez que je me suis un peu spécialisé dans les topographies de l'enfer. Les check-points et les routes barrées y font florès , parce qu'on ne saurait apprendre à bien séparer l'apartheid du camp de concentration si l'on n'a pas acquis au préalable une connaissance anthropologique , donc historique et philosophique , des deux modes fondamentaux de l'emprisonnement simiohumain, le physique et le psychique.

En Helvétie, je n'ai pas connu les checks-points à répétition , les routes subitement barrées , les chemins de contournement dangereux dont se plaignent les chauffeurs de taxi palestiniens soumis à tous les périls du bouclage de la Cisjordanie ; mais je puis vous assurer , M. le Ministre , que les alliages entre ces deux types de geôles ont écrit l'histoire du genre humain et que vous avez ouvert la porte à la question de l'avenir de l'humanisme à distinguer, vous aussi , l'apartheid du camp de concentration, tellement cette question est au fondement de la culture depuis que la démocratie tente de briser les chaînes de la tyrannie et de préciser à quelles conditions non seulement physiques, mais mentales les peuples doivent être déclarés libres. Vous savez qu'aux yeux de Socrate, les vraies chaînes ne sont pas celles qu'on porte aux pieds.

Je m'étais embarqué sur un canot à rames de louage avec, pour tout viatique, Le Jardin d'Epicure d'Anatole France. Je dois à cet auteur , que j'avais lu de la première ligne à la dernière , le brin d'ironie qui m'a bientôt fait libérer par la Wehrmacht . Anatole France m'a également aidé à affronter l'apartheid dont j'ai été victime dès mon retour chez les Helvètes . Menacé de me voir traduit devant un tribunal militaire pour désertion en temps de guerre, donc pour trahison pure et simple à l'égard du camp de concentration tout mental de la neutralité helvétique , il a paru difficile au Parquet d'engager des poursuites contre le buveur de la ciguë bien française qu'Anatole France avait distillée dans Le Jardin d'Epicure et dans L'île des Pingoins. Je dois l'abandon de la procédure pénale et mon renvoi à l'apartheid feutré de la neutralité vertueuse au Socrate gaulois qui s'était si bien distancié de l'humanité anesthésiée de son temps que son apartheid littéraire lui avait valu le Prix Nobel.

2 - Un Canossa de l'éthique

Ne croyez pas que j'emprunte des chemins de traverse : l'excursus sémantique auquel je me suis livré m'ouvre le chemin le plus court pour aborder plus au fond la question de la nature de l'apartheid auquel la France politique et sa diplomatie se trouveraient condamnées à faire face si nous ne méditions davantage sur la nature du fossé dans lequel la politique d'Israël précipitera la démocratie mondiale ; car, comme je l'ai déjà dit, notre civilisation serait anéantie dans ses fondements mêmes si nous autorisions la famine à délégitimer le suffrage universel. Certes, les Etats-Unis, l'Angleterre et toute la partie déjà vassalisée de l'Europe peuvent tenter de contraindre par la torture un peuple à retirer toute autorité à sa propre souveraineté, même s'il l'a naïvement exprimée dans les urnes en raison de la candeur de sa croyance aux principes démocratiques que nous enseignons au monde depuis deux siècles. Mais que resterait-il des valeurs de la République et de l'étendard politique de la France si la complicité de notre Etat avec les bourreaux du peuple palestinien faisait de nous un objet de risée sur toute la surface du globe ? Songez en outre que si la France de 1789 se trouvait réduite à un Pygmée ligoté dans les caves du Ministère de l'Intérieur de M. Sarkozy, l'ombre d'intelligentsia de la nation se réveillerait sans doute et ferait à nouveau de la nation de Voltaire un briseur de chaînes de nature à faire exploser la nouvelle Sainte Alliance, celle que le trône de l'argent a conclue avec les formes modernes de la servitude des Etats.

Puisque le messianisme chrétien a fait naufrage au XIXe siècle et le messianisme marxiste au XXe, comment l'humanité convertie à la sainte trinité de la Liberté, de l'Egalité et de la Fraternité boucherait-elle le trou noir que serait la ruine éternelle de toute foi et de toute espérance? Dans un article intitulé Parler franchement d'Israël et de la Palestine paru dans le Los Angeles Times M. Jimmy Carter est allé plus au fond de ce débat. Sans tergiverser davantage, il a souligné que les critiques de son livre étaient signées " dans leur grande majorité par des représentants d'organisations juives ". Le Monde daté du 12 décembre 2006 écrit que le Centre Simon Wiesenthal, " l'un des principaux groupes mondiaux de défense des Juifs " a lancé une pétition à l'échelle de la planète pour condamner sans ambages l'utilisation, par M. Carter, du mot apartheid , ce qui me ramène tout droit à la question de la responsabilité morale de la France et de la vocation civilisatrice de sa diplomatie. Telle est la problématique dans laquelle il convient de situer le voyage intersidéral de Mme Ségolène Royal au Moyen Orient et son couronnement par un Canossa diplomatique qui engage toute la gauche sur la pente glissante de la capitulation éthique de la démocratie à l'échelle de la planète.

3 - L'école de la tiédeur

Mais, ici encore, voyez combien la connaissance scientifique de l'histoire politique passe par l'analyse anthropologique des théologies, et notamment des théologies de l'auto-innocentement évangélique dont la neutralité helvétique m'avait enseigné la version sucrée de l'apartheid, tellement la démocratie est une école de la tiédeur de la pensée. M. Carter a-t-il pris rendez-vous avec l'auto-sanctification protestante par le meurtre et le sang quand il écrit que le " parti-pris en faveur d'Israël est écrasant pour le motif qu'il trouve son origine chez les chrétiens comme moi-même , à qui on a enseigné depuis l'enfance à honorer et à protéger le peuple élu de Dieu, dans le sein duquel il a fait germer notre Sauveur, Jésus-Christ. "

Sil'évangélisme se révélait le masque par excellence de l'animal meurtrier - " qui veut faire l'ange… " - la science anthropologique ne serait-elle pas appelée à plonger dans les arcanes d'Abel l'innocent ? Car voici que la sainteté protestante de l'Amérique et de l'Angleterre pousse l'auto-innocentement de la démocratie mondiale jusqu'à soutenir un Laval de l'Islam, M. Mahmoud Abbas, qui ose demander dévotement au peuple palestinien de désavouer sa propre candeur démocratique et de la proclamer pécheresse - celle de son vote antérieur- sous la pieuse pression de la faim et du blocus de ses avoirs bancaires. Comment peser ce genre de retour en grâce des principes de 1789? Quels sont les bienfaits de la bonté démocratique auprès des dieux jumeaux - Israël et les Etats-Unis ? Qu'en est-il, aux yeux de l'anthropologie du sacré, de la légitimation non seulement de l'occupation biblique de la Cisjordanie , mais de la poursuite sans frein de l'extension des colonies du peuple élu ? Pensez-vous que la France dispose d'une politologie à l'échelle de l'histoire du monde d'aujourd'hui si elle n'a pas d'anthropologie des ciels tartufiques entre lesquels notre espèce se partage les bénéfices de sa propre sainteté?

Vous vous rendez bien compte, Monsieur le Ministre, que la problématique du politique qui permettra de répondre à cette question n'est déchiffrable en profondeur que si notre intelligence scientifique s'arme d'un humanisme plus spectral que celui des petits Socrate spécialisés dans le maigre "Connais-toi" d'une laïcité séraphique. Car, répétons-le, Israël nous conduit tout droit à la négation pure et simple des fondements de toutes les démocraties du monde ; et ce Munich-là réduira celui de 1938 à une miniature de capitulation morale à exposer dans un musée des modèles en réduction d'un droit international pourtant né du pacte de la religion française des droits de l'homme avec la liberté de conscience protestante. Aussi l'enjeu dépasse-t-il tellement la personne de M. Mahmoud Abbas, que M. Olmert a aussitôt demandé à tous ses ministres de ne pas féliciter bruyamment ce Quisling de la démocrtie de l'heureuse naissance d'un vichysme palestinien , tellement leurs applaudissements publics feraient grand tort à cet allié inespéré d'Israël à Gaza. Naturellement, vingt-quatre heures plus tard, Israël reprenait les attentats ciblés et fondait une nouvelle colonie en Cisjordanie.

Mais êtes-vous sûr que M. Carter ne serait pas un esprit quelque peu initié aux enjeux politiques et anthropologiques des théologies ? N'avait-il pas stupéfié l'Amérique au cours de son mandat en citant un certain Soeren Kierkegaard , ce qui avait précipité toute la classe politique de son pays sur les dictionnaires de philosophie ? Mais l'illustre Danois n'était-il pas un théologien de la culpabilité , un contempteur des guichetiers de la piété, un Savonarole prêt à brûler les petits juristes de la grâce et de la rédemption au pays d'Hamlet, un psychanalyste de la damnation secrètement méritée des dévots, un chirurgien luthérien de la fausse innocence? Décidément, Shakespeare monte la garde du tragique à tous les carrefours de l'histoire contemporaine, tellement le rendez-vous de l'évangélisme tartufique avec le meurtre que l'évoquais plus haut convie maintenant M. Jimmy Carter à se faire l'anthropologue d'Israël à l'école de ses propres écrits sur l'apartheid .

4 - Les prophètes d'Israël et la psychanalyse de la tiédeur

Revenons à la question centrale des nativités respectives de l'apartheid, du camp de concentration et de la théologie de Kierkegaard ; car nous assistons à l'apparition d'un divin enfant aussi helvétique que danois et dont la crèche n'est autre que la neutralisation mondiale des esprits, ce qui donne toute sa portée à l'auto-innocentement international de l'éthique des démocraties. Le silence complice de la conscience universelle au spectacle de l'agonie du peuple palestinien et les discrets encouragements qui lui sont adressés de capituler devant la famine et la torture coalisées ne donnent-ils pas au terme d'apartheid tout son sens anthropologique de camp de concentration proprement psychique et ces événements ne sont-ils pas de nature à faire comprendre à la France que l'assassinat des âmes passe par une métamorphose des esprits que l'on appelait autrefois la conversion à la tiédeur - celle que l'intelligence aiguë des prophètes appelait à vomir ? Quels psychanalystes de la tiédeur que les prophètes d'Israël ! Mais s'il faut consulter ces scanners de la fausse innocence, quelle est la vocation de la France à l'universalité ? Qu'en est-il de notre diplomatie de l'esprit s'il appartient à la France de la pensée critique de vomir la tiédeur?

La diplomatie des droits de l'intelligence serait-elle en cage dans le camp de concentration de la tiédeur pseudo démocratique ? Dans ce cas, quelles geôles de l'apartheid que celles de la démission intellectuelle et morale du monde entier face à la politique internationale de la torture ! Si nous considérons que la France se trouve incarcérée dans un pénitencier psychique, donc tout cérébral, à l'image d'une Suisse qui s'est rendue captive d'une neutralisation pseudo-évangélique de son encéphale, je suis tenté de donner raison au Président Carter , parce que la nation de 1789 se trouve plongée dans une profonde méconnaissance des réalités du monde extérieur, et cela en raison du contrôle et du filtrage systématiques des nouvelles en provenance du globe terrestre que les journaux et la télévision officielle lui communiquent.

5 - Pour une zoologie politique

Qu'en serait-il d'une science anthropologique du politique qui nous mettrait en mesure de radiographier l'inconscient théologique respectif des camps de concentration physiques et des camps de concentration psychiques ? Ces derniers ne présentent-ils pas aux citoyens une version de l'histoire tellement confite en dévotions que si nous nous posions la question du degré de conscience , donc de volonté et de responsabilité dont le peuple français fait preuve aujourd'hui, cela nous permettrait de poursuivre encore quelque peu le scannage du culte des dieux de l'imaginaire auxquels les Etats et les nations présentent leurs offrandes verbales.

Dans ma jeunesse, cette question me taraudait à l'école d'Anatole France, mais également de Valéry et de Gide, non seulement parce que la Suisse de l'époque de mes dix-huit ans ignorait que la neutralité politique ressortit à un apartheid culturel et mental , mais parce qu'elle ne savait pas non plus que ce statut demeure enfoui dans une volonté de cécité inconsciemment déguisée en vertu ; et que la plongée de la psychanalyse politique dans les arcanes de l'apartheid semi volontaire dont la bonne conscience démocratique se glorifie nous conduit dans un nouvel abîme du "Connais-toi" kierkegaardien. Car la politologie de la tiédeur spirituelle nous appelle à scruter les origines semi zoologiques d'une conscience de soi qui se croit éclairée par une " raison " vertueusement neutralisée, alors qu'une raison impuissante à plonger dans les arcanes de la déraison sacralisée n'est pas encore la raison, mais un enfermement tartufique dans la sainteté pseudo démocratique.

Quand les dévots d'Israël invitent le gouvernement français tout entier à venir écouter avec une ferveur théologique et le nez plongé dans leur assiette , le président du puissant tribunal des pénitences tancer une République et une nation d'hérétiques en raison des lacunes de leur orthodoxie diplomatique face à l'Etat hébreu et quand, le lendemain, un communiqué de l'Elysée rappelle timidement la doctrine selon laquelle la politique extérieure de la France serait encore du ressort de la France, cela ne vous rappelle-t-il pas la déclaration de M. François Mitterrand sur le perron de l'Elysée en 1981, dans laquelle il soutenait d'une voix douce et en une seule phrase à l'intention du vice-Président Bush, venu protester avec véhémence contre l'entrée de ministres communistes dans le gouvernement, que la politique de la France se fait à Paris ?

Mais quand j'observe la profondeur des racines anthropologiques de l'apartheid, je retrouve ma modeste interrogation de zoologue de la simianthropologie politique. Qu'en est-il des relations que la lucidité des Etats démocratiques entretient avec la souveraineté dont ils se réclament ? Car le peuple français ne comprend pas davantage l'apartheid auquel l'asservit Israël qu'il ne comprenait, en 1981 , la volonté de Washington de vassaliser l'Europe par le puissant relais militaire de l'OTAN. Depuis 1945, l'aliénation politique du Vieux Monde est une forme de l'apartheid enfouie dans l'inconscient dévot de l'histoire. Pourquoi ce bâillon commence-t-il seulement de nous être retiré ? Parce que l'alliance guerrière d'Israël avec les Etats-Unis a conduit à une Beresina à Bagdad. Mais quel spectacle que celui des huit Etats dits démocratiques de l'Union européenne que leur commun asservissement à leur vassalisateur avait enchaînés les uns aux autres et qui étaient allés se placer en chœur sous le drapeau des mercenaires de la " Liberté " dans les déserts d'Arabie, quel spectacle que celui de la piteuse retraite de leurs étendards souillés par la torture !

L'inconscient religieux américain aux prises avec la torture, 14 mai 2004

Le nez et les oreilles de l'histoire, Théologie de la spécificité des tortures américaines, 2 juin 2004

L'apartheid est un monstre multiforme. Cette hydre rend les notions de liberté, de volonté , de lucidité aussi flottantes qu'en Helvétie. C'est pourquoi je suis convaincu que si le Ministère des affaires étrangères devait vous revenir, vous retiendriez la leçon tranquille d'un François Mitterrand qui avait dédramatisé d'un seul mot et avec le sourire la démarche indignée du maître du monde de l'époque. Mais le camp de concentration à ciel ouvert dans lequel Abel le juste s'agenouille se distingue de l'auto asservissement volontaire par l'helvétisation aussi insidieuse que pieuse de tout l'univers. Aussi la question de la mise en captivité des peuples à l'école de leur propre innocentement aux mains jointes est-elle de savoir si, d'un point de vue anthropologique , la Cisjordanie est saintement soumise à l'apartheid ou non moins saintement à la torture dès lors que les enfers évangélisés se rendent angéliques à l'école du catéchisme des démocraties de la tiédeur.

6 - Le camp de concentration de Dieu

La Judée et la Samarie bibliques sont-elles devenues des camps de concentration dévots sous le nom de Cisjordanie ? Je vous adresse quelques rapports sur la situation cérébrale des habitants afin d'éclairer le Quai d'Orsay de demain sur la distinction que l'esprit cartésien de notre pays introduira entre l'apartheid et les camps de la mort.

Rapport n° 1

C'est un chemin boueux et cabossé qui traverse une cuvette plantée d'oliviers en contrebas du village de Ramin , dans le nord de la Cisjordanie. Depuis que l'armée israélienne a barré avec un tas de terre la route qui mène de Naplouse à Jenine , ce terrain désolé fait office d'itinéraire bis. De jour comme de nuit, il est sillonné par une file cahotante de taxis collectifs . (…) Les chauffeurs parcourent cette route la peur au ventre, car tous connaissent les méthodes musclées des soldats qui se tiennent souvent là en embuscade. Raëd Salahat, un taximan, de 26 ans, en a fait l'amère expérience. Le matin du 13 août , il transportait une dizaine d'habitants des environs de Jénine en direction de Ramallah, lieu de leur travail. Au milieu de la plaine de Ramin, des soldats le mettent en joue et l'obligent à piler. " Tu ne sais pas qu'il est interdit de prendre cette route ", lui demande l'un d'eux en hébreu. Sans attendre sa réponse, il lui assène un coup de crosse dans le visage. Les autres soldats font descendre les passagers et les forcent à s'allonger ventre à terre . L'un d'eux fait une série d'allers-retours en leur marchant sur le dos. Ses collègues vident le taxi de tous les objets qui s'y trouvent et, au moindre signe de protestation des passagers, les leur jettent à la figure. " J'avais la tête qui tournait, raconte, Raëd Salahat. Le soldat n'arrêtait pas de me demander pourquoi j'avais pris cette route et, à chaque fois que je tentais de m'expliquer, il me giflait.

Au bout d'une demi-heure de ce traitement, le soldat s'empare d'une tomate dans le cageot posé dans le coffre. Il la pose sur la tête de Raëd , fait deux mètres en arrière, épaule son fusil et dit : Je vais la dégommer. Il a commencé à compter, dit Raëd. A trois, je me suis effondré par terre. C'en était trop pour moi. J'étais persuadé qu'il allait me tirer dans la tête . Finalement, il n'a pas tiré , mais lui et les autres soldats ont recommencé à me frapper, à coup de poing, de pied et de crosse. Le calvaire dure encore une dizaine de minutes avant que les soldats n'ordonnent à leurs victimes de décamper. Alors qu'il redémarre, le corps couvert d'ecchymoses, Raëd voit dans son rétroviseur qu'ils ont déjà arrêté un nouveau taxi. "

Rapport n° 2

Les chauffeurs de taxi qui s'échinent à contourner les barrages de l'armée, sont les principales cibles de ce harcèlement . Depuis le début de l'Intifada, dans le nord de la Cisjordanie, une vingtaine ont été blessés et vingt-trois tués par balles alors qu'ils se trouvaient au volant de leur véhicule. La plaine de Ramin est la zone la plus dangereuse de la région de Naplouse, dit Mohamed Daraghmeh, un conducteur de 42 ans. Début octobre, les soldats m'y ont arrêté et ils m'ont promis qu'ils casseraient mon taxi s'ils m'y croisaient une nouvelle fois. Désormais avant de pénétrer sur la plaine, je reste moteur et phares éteints pendant dix minutes afin de vérifier que l'armée n'est pas là. Ces parties de cache-cache pour le moins périlleuses sont le résultat du bouclage quasi intégral auquel l'armée israélienne soumet le nord de la Cisjordanie pour, officiellement, des raisons de sécurité. Selon les décomptes de l'OCHA, le bureau de coordination humanitaire des Nations Unies dans les territoires occupés, plus de 170 obstacles au déplacement (chek-point, barrière métallique, blocs de pierre , tas de terre, tranchée) sont disséminés dans cette région. Ils entravent le trafic automobile non seulement avec le centre et le sud de la Cisjordanie, mais aussi entre les grandes villes du nord comme Naplouse, Tulkarem et Jénine et même entre les villages.

Rapport n° 3

A chaque nouvelle restriction de l'armée , les chauffeurs tentent de trouver la parade. Comme sur la plaine de Ramin , ils défrichent des routes alternatives, à travers les champs d'oliviers et les collines , qui durent le temps que l'armée les repère et en bloque l'accès. Pour échapper aux barrages volants , les taxis ont aussi mis en place un réseau d'informateurs. Installés à proximité des zones à risques, ces Palestiniens renseignent les conducteurs par téléphone de la présence ou non de l'armée . On les appelle les Tam-Tams, dit Raëd Salahat. Leur succès est tel que certains d'entre eux ont obtenu , de la compagnie de téléphonie mobile Jawwal, un numéro surtaxé qui leur garantit de toucher un pourcentage sur le produit des milliers d'appels qu'ils reçoivent chaque mois.

Ces trois rapports sont extraits d'un reportage paru dans le Monde du 12 décembre 2006 et intitulé Cisjordanie : La peur au compteur .

Ces documents ont pris toute leur signification anthropologique depuis que les tensions nouvelles engendrées par une guerre civile larvée entre le Hamas et le Fatah permettent d'approfondir l'anthropologie de la tiédeur qui permettra d'observer comment l'apartheid et le camp de concentration tentent de fusionner et de confondre les poisons de leurs orthodoxies respectives. Vous savez que, dans les camps de la mort, il se produisait une scission spontanée entre le parti des dirigeants, qui se changeaient en gardiens, et celui des affamés, ce qui permettait aux geôliers sécrétés par la geôle elle-même d'observer pour ainsi dire d'un balcon intérieur à la géhenne aussi bien les insectes disciplinés et hiérarchisés par leurs soins que les insectes abandonnés à leur sort et réduits au rang d'un ultime prolétariat. Cette aristocratie et cette plèbe de l'enfer se livraient une guerre à mort. Mais les deux catégories de damnés étaient bien trop occupées à se procurer quelque nourriture pour que personne poussât l'asservissement jusqu'à crier " Heil Hitler " : simplement, la "classe politique " interne au système se partageait les vivres à la manière d'une bourgeoisie exercée à affamer le peuple.

Entre le parti du Hamas et celui du Fatah , en revanche, les relations sont fort différentes de ce modèle : quelques prisonniers issus du Hamas parviennent à se glisser hors de l'enceinte du camp et à rapporter quelques aliments à leurs co-détenus, et même à revenir parmi les incarcérés avec des valises gonflées de dollars recueillis en Iran. Pendant ce temps-là, le Laval du Fatah entraîne le petit peuple à crier en choeur " Vive la démocratie , vive les droits de l'homme, vive le suffrage universel , vive la souveraineté de la Palestine " tout en sachant fort bien qu'Israël se frottera les mains à ce spectacle et que non seulement ses dirigeants n'accorderont jamais aux affamés le droit de fonder un véritable Etat , mais qu'ils poursuivront sans faiblir la création de nouvelles colonies et le peuplement " naturel " des colonies existantes. Mais personne, dans un monde neutralisé par la tiédeur démocratique, n'est en mesure d'interdire à l'étoile de David d'étendre la colonisation de la " Judée " et de la " Samarie ".

C'est qu'à l'instar de l'humanité, les Etats sont des personnages domiciliés dans leur cerveau onirique; et la vie biblique d'Israël est un acteur théologique dont les traits, les vêtements, les motivations, la démarche ont été décrits d'avance par un Shakespeare du cosmos qu'on appelle " Dieu ". Vous voyez , Monsieur le Ministre, que notre anthropologie superficielle ne deviendra une discipline scientifique que si elle parvient à radiographier des documents anthropologiques que l'on appelle des cosmologies mythiques, tellement la symbiose entre l'univers carcéral de l'apartheid et celui du camp de concentration tient à l'alliage indissoluble entre l'emprisonnement physique et l'emprisonnement cérébral. Mais quelle geôle que le mythe démocratique helvétisé à l'échelle de la planète et quelle vomissure que la tiédeur intellectuelle d'une civilisation dite de la " liberté "! Peut-être M. Jimmy Carter sait-il que son héros danois de la vertu luthérienne est mort de faim dans l'indifférence générale de ses compatriotes, parce que la publication à compte d'auteur de son œuvre l'avait ruiné. Mais la rencontre du culte mondial de la vertu démocratique avec la torture est l'une des clés anthropologiques de l'histoire moderne de la " liberté " et du destin posthume de Kierkegaard .

7 - La rationalisation du monde simiohumain

Il est une arme diplomatique qui permettrait plus sûrement encore à Israël non seulement de neutraliser, mais d'effacer des mémoires à la fois les atrocités de la guerre du Liban et le rapport Baker - ce serait de rationaliser le messianisme démocratique à l'aide d'une connaissance abyssale des ressorts anthropologique du sacré et notamment des dévotions de type eschatologique. Quel bénéfice immense résulterait-il aussitôt, pour Jérusalem, d'une science du genre humain initiée aux secrets psychobiologiques des relations que la " raison " entretient depuis deux millénaires avec la vocation rédemptrice d'un peuple du salut ?

Observons la stratégie qui fournirait à un Etat élu par sa divinité des moyens éternels de détourner l'attention du monde entier de l'expansion continue de ses armes en Cisjordanie et de poursuivre quasi invisiblement l'extension systématique de son territoire par l'implantation de colonies militarisées. Il y faut une science des relations semi zoologiques que les Etats entretiennent avec le divin - science du simianthrope que Machiavel n'a pas approfondie ni même clairement conçue, du seul fait que le christianisme immolatoire de l'époque paralysait encore la réflexion sur le fonctionnement psycho-cérébral des autels et sur leur articulation avec le politique. Mais aujourd'hui, il est devenu possible d'élaborer une diplomatie enfin fondée sur une connaissance post-freudienne de la psychophysiologie des théologies simiohumaines et de l'évolution de leur " discours rationnel " dans l'histoire.

Il en résulte que, cinq siècles après Machiavel, la diplomatie française ne saurait s'en tenir à une politologie que vingt décennies de la raison superficielle des démocraties ont empêchée de progresser dans la connaissance anthropologique du cerveau politico-religieux des évadés du règne animal. Mais j'espère que, sous votre impulsion, le Quai d'Orsay accéderait à une tout autre profondeur de la connaissance de la vie onirique du genre humain actuel, ce qui lui permettrait de comprendre que les croyances définissent les droits de la " raison " sur le mode de la pensée mythologique qui les gouverne et que les formes de raisonnement dont elles font usage sont expressément chargées de valider les fondements sacrés ou sacralisés de la politique des Etats. On appelle ce mode d'emploi d'une apparence de pensée la rationalisation .

Alors qu'à nos yeux, seuls les Etats devenus relativement pensants sont habilités à définir la raison dans l'ordre politique , ce qui les conduit à préciser que le combat des peuples pour leur indépendance fonde l'existence rationnelle des nations sur la scène internationale, les Etats théocratiques font de leur religion le guide et l'oracle de leur identité dans l'ordre de ce qu'ils appellent à leur tour " la raison " . C'est ainsi que Benoît XVI proclame que le christianisme se définit comme la religion de la raison, mais seulement après avoir prédéfini cette dernière sur le mode théologique, donc sur le fondement des présupposés dogmatiques d'une révélation divine, de sorte qu'il appartient toujours à une orthodoxie et à elle seule de définir d'avance et souverainement la raison. Le cordon ombilical est donc déclaré impossible à couper entre le savoir et la révélation, ce qui met l'idole à l'abri du tribunal d'une raison que présiderait une créature soustraite à la souveraineté de son souverain mythique. On voit que la politique du maître et de l'esclave pilote toute définition théologique de la raison et de la vérité.

Mais pour un Quai d'Orsay qui se serait doté d'une connaissance des racines anthropologiques du sacré, une définition du politique qui ne qualifierait de rationnel que le temporel présenterait, certes, des avantages diplomatiques non négligeables , mais également des inconvénients majeurs, et cela précisément du point de vue des intérêts d'un Etat réellement pensant , puisque, depuis 1905, le peuple français a été proclamé souverain en tant que cartésien, ce qui ne l'empêchera pas de se placer " librement " sous la tutelle des mythes religieux les plus irrationnels dès lors que les vérités qualifiées de rationnelles ne seront pas légitimées par la cohérence intellectuelle dont la pensée logique se réclame et sans laquelle elle se refuse à elle-même le nom de pensée .

Il en résultera que les jugements tenus pour rationnels à titre impératif seront tantôt ceux qu'exprimera une majorité incohérente des votants, tantôt ceux qui se voudront cohérents. C'est ainsi que des centaines de milliers de citoyens français se jugeront démocrates et républicains de la tête aux pieds pour avoir été éduqués à l'école de la logique, tandis que, dans le même temps, ils seront non moins jugés rationnels et pensants de croire que du pain et du vin se changeraient en chair et en sang réels sur les autels au motif que certaines paroles rituelles auront été prononcées par des sorciers experts en prodiges religieux et ordonnés dans les règles. C'est dire que , par un étrange contresens, les démocraties dites rationnelles définiront à leur tour la liberté politique sur le modèle du sacré en ce qu'elles prendront leurs décisions sous les ordres des dogmes qui leur disent toujours la vérité pour avoir été validés par leur adoption au suffrage majoritaire . C'est pourquoi le cerveau des démocraties est dichotomique : il sait, avec Socrate, qu'un homme seul a raison face aux unanimités ou aux majorités de l'ignorance et il sait également que la démocratie est le pouvoir du peuple, même s'il est sot. Tout cerveau supérieur se trouvera donc disqualifié pour la raison que la vérité aura été proclamée collective par l'église de la citoyenneté infaillible; et la question de la qualité des encéphales réputés pilotés par la raison demeurera étrangère à toute définition de la raison et de la politique aussi bien dans la religion que dans la République.

8 - La raison a-t-elle un avenir trans-animal ?

Voyons maintenant ce que cela signifiera pour la diplomatie d'Israël et pour celle de la France si ces deux peuples prennent une avance cérébrale suffisante sur le reste du monde pour découvrir ensemble les fondements parallèles du sacré dans les démocraties et dans l'Eglise, donc les secrets de l'usage que le genre simiohumain actuel fait majoritairement de la notion flottante et semi religieuse de raison.

La psychanalyse post freudienne enseigne que les valeurs démocratiques se prêtent admirablement à la rationalisation idéaliste de la politique et que nulle autre éthique n'est mieux préparée à nourrir la vocation biblique d'un Etat; mais Israël et le christianisme présentent un cas exemplaire de la dichotomie qui frappe une histoire évangélisée, tellement la vie rédemptrice d'Israël condamne cette nation à greffer étroitement son existence terrestre sur la vocation onirique à laquelle elle est censée se trouver appelée par l'histoire universelle.

Que se passe-t-il donc dans l'ordre politique quand les deux terreaux de cette schizoïdie se confondent ou se concertent, le mythe biblique se trouvant secondé par son frère jumeau dans le temporel et les deux comparses d'un destin en partie double se prêtant mutuellement main-forte du seul fait que les autels sont des décalques pathétiques de l'encéphale biphasé du genre humain ? Ne verra-t-on pas un Etat prétendument fondé " en raison ", donc sur les principes eschatologiques de la démocratie, paraître " se défendre " contre un peuple très méchant, qu'il aura dûment dépossédé de sa terre par la force du glaive et qui aura l'audace de contester la légitimité biblique du vol dont il aura été la victime ? Le véritable moteur du monde ne sera donc ni le séraphisme de la " liberté démocratique ", ni une raison en soi et censée trôner dans un paradis des concepts, mais l'arme de la " rationalisation " idéologique, donc de l'idéalisation verbifique des songes et des mythes , ces masques proprement dialectiques des anges du salut du monde .

La religion des idéalités qui serviront de sceptres verbaux à une théologie de la délivrance - on fera entrer les peuples dans le paradis d'un suffrage universel réputé infaillible sur le mode dogmatique exposé ci-dessus - permettra à un Etat en route vers son devenir temporel, mais à l'école d'une orthodoxie mondiale de la modernité, celle de la démocratie sanctifiante, de rationaliser son épopée guerrière au titre d'une histoire catéchisée , puisque celle-ci sera devenue à elle-même son propre Canaan, donc l'incarnation de l'aventure rédemptrice ab origine d'une politique mondiale de l'abstrait. On voit comment la connaissance anthropologique du fonctionnement cérébral des mythes religieux simiohumains et de leurs saintes Ecritures révèle le moteur psychique que constituera la rationalisation idéaliste de l'histoire à la double école du temporel guerrier et du surnaturel, l'un servant de masque protecteur à l'autre , ce qui nous reconduit à l'étude psychogénétique du tartufisme qui pilote une espèce intronisée dans l'histoire par son inconscient théo-biologique.

L'Etat d'Israël connaît-il les ressorts psychogénétiques ultimes de sa vocation de peuple élu - celle qui a servi de creuset à son sosie, le christianisme ? Dans ce cas, la diplomatie de Jérusalem serait sciemment construite sur la rationalisation biblique du mythe démocratique de la délivrance, ce qui lui permettrait d'étendre sans cesse le territoire de son salut par la greffe perpétuelle et répétée de la guerre sainte sur la théologie de la croisade qui sous-tend les principes de 1789. Mais, dans ce cas, le drame prendra sa tournure la plus tragique, celle qu'illustrera le IVe acte , où l'on verra Shakespeare mettre en scène un deus ex machina de la vérité, à savoir le personnage de taille d'un suffrage universel purifié. Cet acteur symbolique replacera-t-il le temporel au cœur de l'épopée conjuguée du mythe religieux et de son associé , le mythe de la délivrance, ou bien brisera-t-il le joug de la rationalisation théologico-idéaliste du monde ? Le suffrage universel est un souverain têtu : son sceptre en appelle à une raison supérieure , son trône voudrait enfanter une autre liberté, une autre lucidité, une autre rédemption - celle de l'intelligence en germe chez le simianthrope et qui observe d'ores et déjà de l'extérieur l'encéphale sauvage d'une espèce collectivement livrée à la rationalisation barbare de ses songes.

9 - L'animal angélisé à l'école de son langage

Comment se fait-il, me direz-vous, que le cerveau d'Israël semble figurer le prototype de la boîte osseuse d'un animal angélisé par son langage et qu'on appelle l'humanité? Nul n'a davantage vocation que le peuple élu à faire débarquer dans l'histoire des nations un ciel armé jusqu'aux dents, et pourtant nulle nation n'est plus viscéralement agrippée à sa terre. Mais on aurait grand tort de croire que le christianisme répondrait à un autre modèle de cerveau schizoïde du simianthrope : la religion de la croix, elle aussi, a longtemps, et non moins viscéralement rêvé de faire descendre le royaume de Jahvé sur la terre. Pendant combien de siècles les vrais fidèles de son dieu ne se sont-ils pas réfugiés dans les monastères afin d'y accomplir, par centaines de milliers et faute de mieux, le songe non seulement de monter au ciel, mais d'en goûter les prémices dans une enceinte resserrée ?

Aussi le drame d'Israël est-il de retrouver son paradis sur les terres mêmes d'où il a été chassé par un certain général romain, comme si la Galilée , la Samarie et la Judée allaient illustrer les retrouvailles dorées de Jahvé avec l'histoire du monde, mais dans les enclos microscopiques réservés à la vocation monastique de son peuple. Entre temps, la Rome des chrétiens était allée chercher le Saint Sépulcre de sa foi en Palestine. Et maintenant, l'effondrement de tous les évangélismes a ramené ici-bas le peuple de la sainte alliance de sa terre avec son ciel et fait apparaître la rationalisation politique qui sous-tend le messianisme démocratique. Entre temps, la sainteté prolétarienne avait rêvé d'étendre son empire à tout le globe terrestre . Mais, le protestantisme a rencontré le Soeren Kierkegaard du Président Carter.

C'est ainsi qu'Israël se révèle, une fois de plus, le " peuple élu ", celui que son destin cérébral a placé à la croisée des chemins où le mythe est condamné à raconter l'histoire et l'histoire le mythe ; mais Clio s'y prend d'une manière tellement sanglante que, pour la première fois, seul un Shakespeare des aventures dans les airs et sur la terre de la boîte osseuse de l'humanité réussira à faire monter sur les planches un héros du tragique dont l'intelligence simiohumaine se rend l'otage.

11 janvier 2007